The Project Gutenberg EBook of Le Ventre de Paris, by Emile Zola Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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LES ROUGON-MACQUART HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS SECOND EMPIRE LE VENTRE DE PARIS PAR EMILE ZOLA I Au milieu du grand silence, et dans le desert de l'avenue, les voitures de maraichers montaient vers Paris, avec les cahots rhythmes de leurs roues, dont les echos battaient les facades des maisons, endormies aux deux bords, derriere les lignes confuses des ormes. Un tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s'etaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre; et les chevaux allaient tout seuls, la tete basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montee ralentissait encore. En haut, sur la charge des legumes, allonges a plat ventre, couverts de leur limousine a petites raies noires et grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec de gaz, au sortir d'une nappe d'ombre, eclairait les clous d'un soulier, la manche bleue d'une blouse, le bout d'une casquette, entrevus dans cette floraison enorme des bouquets rouges des carottes, des bouquets blancs des navets, des verdures debordantes des pois et des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en arriere, des ronflements lointains de charrois annoncaient des convois pareils, tout un arrivage traversant les tenebres et le gros sommeil de deux heures du matin, bercant la ville noire du bruit de cette nourriture qui passait. Balthazar, le cheval de madame Francois, une bete trop grasse, tenait la tete de la file. Il marchait, dormant a demi, dodelinant des oreilles, lorsque, a la hauteur de la rue de Longchamp, un sursaut de peur le planta net sur ses quatre pieds. Les autres betes vinrent donner de la tete contre le cul des voitures, et la file s'arreta, avec la secousse des ferrailles, au milieu des jurements des charretiers reveilles. Madame Francois, adossee a une planchette contre ses legumes, regardait, ne voyait rien, dans la maigre lueur jetee a gauche par la petite lanterne carree, qui n'eclairait guere qu'un des flancs luisants de Balthazar. -- Eh! la mere, avancons! cria un des hommes, qui s'etait mis a genoux sur ses navets... C'est quelque cochon d'ivrogne. Elle s'etait penchee, elle avait apercu, a droite, presque sous les pieds du cheval, une masse noire qui barrait la roule. -- On n'ecrase pas le monde, dit-elle, en sautant a terre. C'etait un homme vautre tout de son long, les bras etendus, tombe la face dans la poussiere. Il paraissait d'une longueur extraordinaire, maigre comme une branche seche; le miracle etait que Balthazar ne l'eut pas casse en deux d'un coup de sabot. Madame Francois le crut mort; elle s'accroupit devant lui, lui prit une main, et vit qu'elle etait chaude. -- Eh! l'homme! dit-elle doucement. Mais les charretiers s'impatientaient. Celui qui etait agenouille dans ses legumes, reprit de sa voix enrouee: -- Fouettez donc, la mere!... Il en a plein son sac, le sacre porc! Poussez-moi ca dans le ruisseau! Cependant, l'homme avait ouvert les yeux. Il regardait madame Francois d'un air effare, sans bouger. Elle pensa qu'il devait etre ivre, en effet. -- Il ne faut pas rester la, vous allez vous faire ecraser, lui dit-elle... Ou alliez-vous? -- Je ne sais pas..., repondit-il d'une voix tres-basse. Puis, avec effort, et le regard inquiet: -- J'allais a Paris, je suis tombe, je ne sais pas... Elle le voyait mieux, et il etait lamentable, avec son pantalon noir, sa redingote noire, tout effiloques, montrant les secheresses des os. Sa casquette, de gros drap noir, rabattue peureusement sur les sourcils, decouvrait deux grands yeux bruns, d'une singuliere douceur, dans un visage dur et tourmente. Madame Francois pensa qu'il etait vraiment trop maigre pour avoir bu. -- Et ou alliez-vous, dans Paris? demanda-t-elle de nouveau. Il ne repondit pas tout de suite; cet interrogatoire le genait. Il parut se consulter; puis, en hesitant: -- Par la, du cote des Halles. Il s'etait mis debout, avec des peines infinies, et il faisait mine de vouloir continuer son chemin. La maraichere le vit qui s'appuyait en chancelant sur le brancard de la voiture. -- Vous etes las? -- Oui, bien las, murmura-t-il. Alors, elle prit une voix brusque et comme mecontente. Elle le poussa, en disant: -- Allons, vite, montez dans ma voiture! Vous nous faites perdre un temps, la!... Je vais aux Halles, je vous deballerai avec mes legumes. Et, comme il refusait, elle le hissa presque, de ses gros bras, le jeta sur les carottes et les navets, tout a fait fachee, criant: -- A la fin, voulez-vous nous ficher la paix! Vous m'embetez, mon brave... Puisque je vous dis que je vais aux Halles! Dormez, je vous reveillerai. Elle remonta, s'adossa contre la planchette, assise de biais, tenant les guides de Balthazar, qui se remit en marche, se rendormant, dodelinant des oreilles. Les autres voitures suivirent, la file reprit son allure lente dans le noir, battant de nouveau du cahot des roues les facades endormies. Les charretiers recommencerent leur somme sous leurs limousines. Celui qui avait interpelle la maraichere, s'allongea, en grondant: -- Ah! malheur! s'il fallait ramasser les ivrognes!... Vous avez de la constance, vous, la mere! Les voitures roulaient, les chevaux allaient tout seuls, la tete basse. L'homme que madame Francois venait de recueillir, couche sur le ventre, avait ses longues jambes perdues dans le tas des navets qui emplissaient le cul de la voiture; sa face s'enfoncait au beau milieu des carottes, dont les bottes montaient et s'epanouissaient; et, les bras elargis, extenue, embrassant la charge enorme des legumes, de peur d'etre jete a terre par un cahot, il regardait, devant lui, les deux lignes interminables des becs de gaz qui se rapprochaient et se confondaient, tout la-haut, dans un pullulement d'autres lumieres. A l'horizon, une grande fumee blanche flottait, mettait Paris dormant dans la buee lumineuse de toutes ces flammes. -- Je suis de Nanterre, je me nomme madame Francois, dit la maraichere, au bout d'un instant. Depuis que j'ai perdu mon pauvre homme, je vais tous les matins aux Halles. C'est dur, allez!... Et vous? -- Je me nomme Florent, je viens de loin..., repondit l'inconnu avec embarras. Je vous demande excuse; je suis si fatigue, que cela m'est penible de parler. Il ne voulait pas causer. Alors, elle se tut, lachant un peu les guides sur l'echine de Balthazar, qui suivait son chemin en bete connaissant chaque pave. Florent, les yeux sur l'immense lueur de Paris, songeait a cette histoire qu'il cachait. Echappe de Cayenne, ou les journees de decembre l'avaient jete, rodant depuis deux ans dans la Guyane holandaise, avec l'envie folle du retour et la peur de la police imperiale, il avait enfin devant lui la chere grande ville, tant regrettee, tant desiree. Il s'y cacherait, il y vivrait de sa vie paisible d'autrefois. La police n'en saurait rien. D'ailleurs, il serait mort, la-bas. Et il se rappelait son arrivee au Havre, lorsqu'il ne trouva plus que quinze francs dans le coin de son mouchoir. Jusqu'a Rouen, il put prendre la voiture. De Rouen, comme il lui restait a peine trente sous, il repartit a pied. Mais, a Vernon, il acheta ses deux derniers sous de pain. Puis, il ne savait plus. Il croyait avoir dormi plusieurs heures dans un fosse. Il avait du montrer a un gendarme les papiers dont il s'etait pourvu. Tout cela dansait dans sa tete. Il etait venu de Vernon sans manger, avec des rages et des desespoirs brusques qui le poussaient a macher les feuilles des haies qu'il longeait; et il continuait a marcher, pris de crampes et de souleurs, le ventre plie, la vue troublee, les pieds comme tires, sans qu'il en eut conscience, par cette image de Paris, au loin, tres-loin, derriere l'horizon, qui l'appelait, qui l'attendait. Quand il arriva a Courbevoie, la nuit etait tres-sombre. Paris, pareil a un pan de ciel etoile tombe sur un coin de la terre noire, lui apparut severe et comme fache de son retour. Alors, il eut une faiblesse, il descendit la cote, les jambes cassees. En traversant le pont de Neuilly, il s'appuyait au parapet, il se penchait sur la Seine roulant des flots d'encre, entre les masses epaissies des rives; un fanal rouge, sur l'eau, le suivait d'un oeil saignant. Maintenant, il lui fallait monter, atteindre Paris, tout en haut. L'avenue lui paraissait demesuree. Les centaines de lieues qu'il venait de faire n'etaient rien; ce bout de route le desesperait, jamais il n'arriverait a ce sommet, couronne de ces lumieres. L'avenue plate s'etendait, avec ses lignes de grands arbres et de maisons basses, ses larges trottoirs grisatres, taches de l'ombre des branches, les trous sombres des rues transversales, tout son silence et toutes ses tenebres; et les becs de gaz, droits, espaces regulierement, mettaient seuls la vie de leurs courtes flammes jaunes, dans ce desert de mort. Florent n'avancait plus, l'avenue s'allongeait toujours, reculait Paris au fond de la nuit. Il lui sembla que les becs de gaz, avec leur oeil unique, couraient a droite et a gauche, en emportant la route; il trebucha, dans ce tournoiement; il s'affaissa comme une masse sur les paves. A present, il roulait doucement sur cette couche de verdure, qu'il trouvait d'une mollesse de plume. Il avait leve un peu le menton, pour voir la buee lumineuse qui grandissait, au-dessus des toits noirs devines a l'horizon. Il arrivait, il etait porte, il n'avait qu'a s'abandonner aux secousses ralenties de la voiture; et cette approche sans fatigue ne le laissait plus souffrir que de la faim. La faim s'etait reveillee, intolerable, atroce. Ses membres dormaient; il ne sentait en lui que son estomac, tordu, tenaille comme par un fer rouge. L'odeur fraiche des legumes dans lesquels il etait enfonce, cette senteur penetrante des carottes, le troublait jusqu'a l'evanouissement. Il appuyait de toutes ses forces sa poitrine contre ce lit profond de nourriture, pour se serrer l'estomac, pour l'empecher de crier. Et, derriere, les neuf autres tombereaux, avec leurs montagnes de choux, leurs montagnes de pois, leurs entassements d'artichauts, de salades, de celeris, de poireaux, semblaient rouler lentement sur lui et vouloir l'ensevelir, dans l'agonie de sa faim, sous un eboulement de mangeaille. Il y eut un arret, un bruit de grosses voix; c'etait la barriere, les douaniers sondaient les voitures. Puis, Florent entra dans Paris, evanoui, les dents serrees, sur les carottes. -- Eh! l'homme, la-haut! cria brusquement madame Francois. Et, comme il ne bougeait pas, elle monta, le secoua. Alors, Florent se mit sur son seant. Il avait dormi, il ne sentait plus sa faim; il etait tout hebete. La maraichere le fit descendre, en lui disant: -- Vous allez m'aider a decharger, hein? Il l'aida. Un gros homme, avec une canne et un chapeau de feutre, qui portait une plaque au revers gauche de son paletot, se fachait, tapait du bout de sa canne sur le trottoir. -- Allons donc, allons donc, plus vite que ca! Faites avancer la voiture... Combien avez-vous de metres? Quatre, n'est-ce pas? Il delivra un bulletin a madame Francois, qui sortit des gros sous d'un petit sac de toile. Et il alla se facher et taper de sa canne un peu plus loin. La maraichere avait pris Balthazar par la bride, le poussant, acculant la voiture, les roues contre le trottoir. Puis, la planche de derriere enlevee, apres avoir marque ses quatre metres sur le trottoir avec des bouchons de paille, elle pria Florent de lui passer les legumes, bottes par bottes. Elle les rangea methodiquement sur le carreau, parant la marchandise, disposant les fanes de facon a encadrer les tas d'un filet de verdure, dressant avec une singuliere promptitude tout un etalage, qui ressemblait, dans l'ombre, a une tapisserie aux couleurs symetriques. Quand Florent lui eut donne une enorme brassee de persil, qu'il trouva au fond, elle lui demanda encore un service. -- Vous seriez bien gentil de garder ma marchandise, pendant que je vais remiser la voiture.... C'est a deux pas, rue Montorgueil, au Compas d'or. Il lui assura qu'elle pouvait etre tranquille. Le mouvement ne lui valait rien; il sentait sa faim se reveiller, depuis qu'il se remuait. Il s'assit contre un tas de choux, a cote de la marchandise de madame Francois, en se disant qu'il etait bien la, qu'il ne bougerait plus, qu'il attendrait. Sa tete lui paraissait toute vide, et il ne s'expliquait pas nettement ou il se trouvait. Des les premiers jours de septembre, les matinees sont toutes noires. Des lanternes, autour de lui, filaient doucement, s'arretaient dans les tenebres. Il etait au bord d'une large rue, qu'il ne reconnaissait pas. Elle s'enfoncait en pleine nuit, tres-loin. Lui, ne distinguait guere que la marchandise qu'il gardait. Au dela, confusement, le long du carreau, des amoncellements vagues moutonnaient. Au milieu de la chaussee, de grands profils grisatres de tombereaux barraient la rue; et, d'un bout a l'autre, un souffle qui passait faisait deviner une file de betes attelees qu'on ne voyait point. Des appels, le bruit d'une piece de bois ou d'une chaine de fer tombant sur le pave, l'eboulement sourd d'une charretee de legumes, le dernier ebranlement d'une voiture buttant contre la bordure d'un trottoir, mettaient dans l'air encore endormi le murmure doux de quelque retentissant et formidable reveil, dont on sentait l'approche, au fond de toute cette ombre fremissante. Florent, en tournant la tete, apercut, de l'autre cote de ses choux, un homme qui ronflait, roule comme un paquet dans une limousine, la tete sur des paniers de prunes. Plus pres, a gauche, il reconnut un enfant d'une dizaine d'annees, assoupi avec un sourire d'ange, dans le creux de deux montagnes de chicorees. Et, au ras du trottoir, il n'y avait encore de bien eveille que les lanternes dansant au bout de bras invisibles, enjambant d'un saut le sommeil qui trainait la, gens et legumes en tas, attendant le jour. Mais ce qui le surprenait, c'etait, aux deux bords de la rue, de gigantesques pavillons, dont les toits superposes lui semblaient grandir, s'etendre, se perdre, au fond d'un poudroiement de lueurs. Il revait, l'esprit affaibli, a une suite de palais, enormes et reguliers, d'une legerete de cristal, allumant sur leurs facades les mille raies de flamme de personnes continues et sans fin. Entre les aretes fines des piliers, ces minces barres jaunes mettaient des echelles de lumiere, qui montaient jusqu'a la ligne sombre des premiers toits, qui gravissaient l'entassement des toits superieurs, posant dans leur carrure les grandes carcasses a jour de salles immenses, ou trainaient, sous le jaunissement du gaz, un pele-mele de formes grises, effacees et dormantes. Il tourna la tete, fache d'ignorer ou il etait, inquiete par cette vision colossale et fragile; et, comme il levait les yeux, il apercut le cadran lumineux de Saint-Eustache, avec la masse grise de l'eglise. Cela l'etonna profondement. Il etait a la pointe Saint-Eustache. Cependant, madame Francois etait revenue. Elle discutait violemment avec un homme qui portait un sac sur l'epaule, et qui voulait lui payer ses carottes un sou la botte. -- Tenez, vous n'etes pas raisonnable, Lacaille..... Vous les revendez quatre et cinq sous aux Parisiens, ne dites pas non... A deux sous, si vous voulez. Et, comme l'homme s'en allait: -- Les gens croient que ca pousse tout seul, vraiment... Il peut en chercher, des carottes a un sou, cet ivrogne de Lacaille... Vous verrez qu'il reviendra. Elle s'adressait a Florent. Puis, s'asseyant pres de lui: -- Dites donc, s'il y a longtemps que vous etes absent de Paris, vous ne connaissez peut-etre pas les nouvelles Halles? Voici cinq ans au plus que c'est bati... La, tenez, le pavillon qui est a cote de nous, c'est le pavillon aux fruits et aux fleurs; plus loin, la maree, la volaille, et, derriere, les gros legumes, le beurre, le fromage... Il y a six pavillons, de ce cote-la; puis, de l'autre cote, en face, il y en a encore quatre: la viande, la triperie, la Vallee... C'est tres-grand, mais il y fait rudement froid, l'hiver. On dit qu'on batira encore deux pavillons, en demolissant les maisons, autour de la Halle au ble. Est-ce que vous connaissiez tout ca? -- Non, repondit Florent, j'etais a l'etranger... Et cette grande rue, celle qui est devant nous, comment la nomme-t-on? -- C'est une rue nouvelle, la rue du Pont-Neuf, qui part de la Seine et qui arrive jusqu'ici, a la rue Montmartre et a la rue Montorgueil... S'il avait fait jour, vous vous seriez tout de suite reconnu. Elle se leva, en voyant une femme penchee sur ses navets. -- C'est vous, mere Chantemesse? dit-elle amicalement. Florent regardait le bas de la rue Montorgueil. C'etait la qu'une bande de sergents de ville l'avait pris, dans la nuit du 4 decembre. Il suivait le boulevard Montmartre, vers deux heures, marchant doucement au milieu de la foule, souriant de tous ces soldats que l'Elysee promenait sur le pave pour se faire prendre au serieux, lorsque les soldats avaient balaye les trottoirs, a bout portant, pendant un quart d'heure. Lui, pousse, jete a terre, tomba au coin de la rue Vivienne; et il ne savait plus, la foule affolee passait sur son corps, avec l'horreur affreuse des coups de feu. Quand il n'entendit plus rien, il voulut se relever. Il avait sur lui une jeune femme, en chapeau rose, dont le chale glissait, decouvrant une guimpe plissee a petits plis. Au-dessus de la gorge, dans la guimpe, deux balles etaient entrees; et, lorsqu'il repoussa doucement la jeune femme, pour degager ses jambes, deux filets de sang coulerent des trous sur ses mains. Alors, il se releva d'un bond, il s'en alla, fou, sans chapeau, les mains humides. Jusqu'au soir, il roda, la tete perdue, voyant toujours la jeune femme, en travers sur ses jambes, avec sa face toute pale, ses grands yeux bleus ouverts, ses levres souffrantes, son etonnement d'etre morte, la, si vite. Il etait timide; a trente ans, il n'osait regarder en face les visages de femme, et il avait celui-la, pour la vie, dans sa memoire et dans son coeur. C'etait comme une femme a lui qu'il aurait perdue. Le soir, sans savoir comment, encore dans l'ebranlement des scenes horribles de l'apres-midi, il se trouva rue Montorgueil, chez un marchand de vin, ou des hommes buvaient en parlant de faire des barricades. Il les accompagna, les aida a arracher quelques paves, s'assit sur la barricade, las de sa course dans les rues, se disant qu'il se battrait, lorsque les soldats allaient venir. Il n'avait pas meme un couteau sur lui; il etait toujours nu-tete. Vers onze heures, il s'assoupit; il voyait les deux trous de la guimpe blanche a petits plis, qui le regardaient comme deux yeux rouges de larmes et de sang. Lorsqu'il se reveilla, il etait tenu par quatre sergents de ville qui le bourraient de coups de poings. Les hommes de la barricade avaient pris la fuite. Mais les sergents de ville devinrent furieux et faillirent l'etrangler, quand ils s'apercurent qu'il avait du sang aux mains. C'etait le sang de la jeune femme. Florent, plein de ces souvenirs, levait les yeux sur le cadran lumineux de Saint-Eustache, sans meme voir les aiguilles. Il etait pres de quatre heures. Les Halles dormaient toujours. Madame Francois causait avec la mere Chantemesse, debout, discutant le prix de la botte de navets. Et Florent se rappelait qu'on avait manque le fusiller la, contre le mur de Saint-Eustache. Un peloton de gendarmes venait d'y casser la tete a cinq malheureux, pris a une barricade de la rue Greneta. Les cinq cadavres trainaient sur le trottoir, a un endroit ou il croyait apercevoir aujourd'hui des tas de radis roses. Lui, echappa aux fusils, parce que les sergents de ville n'avaient que des epees. On le conduisit a un poste voisin, en laissant au chef du poste cette ligne ecrite au crayon sur un chiffon de papier: " Pris les mains couvertes de sang. Tres-dangereux. " Jusqu'au matin, il fut traine de poste en poste. Le chiffon de papier l'accompagnait. On lui avait mis les menottes, on le gardait comme un fou furieux. Au poste de la rue de la Lingerie, des soldats ivres voulurent le fusiller; ils avaient deja allume le falot, quand l'ordre vint de conduire les prisonniers au Depot de la prefecture de police. Le surlendemain, il etait dans une casemate du fort de Bicetre. C'etait depuis ce jour qu'il souffrait de la faim; il avait eu faim dans la casemate, et la faim ne l'avait plus quitte. Ils se trouvaient une centaine parques au fond de cette cave, sans air, devorant les quelques bouchees de pain qu'on leur jetait, ainsi qu'a des betes enfermees. Lorsqu'il parut devant un juge d'instruction, sans temoins d'aucune sorte, sans defenseur, il fut accuse de faire partie d'une societe secrete; et, comme il jurait que ce n'etait pas vrai, le juge tira de son dossier le chiffon de papier: " Pris les mains couvertes de sang. Tres-dangereux. " Cela suffit. On le condamna a la deportation. Au bout de six semaines, en janvier, un geolier le reveilla, une nuit, l'enferma dans une cour, avec quatre cents et quelques autres prisonniers. Une heure plus tard, ce premier convoi partait pour les pontons et l'exil, les menottes aux poignets, entre deux files de gendarmes, fusils charges. Ils traverserent le pont d'Austerlitz, suivirent la ligne des boulevards, arriverent a la gare du Havre. C'etait une nuit heureuse de carnaval; les fenetres des restaurants du boulevard luisaient; a la hauteur de la rue Vivienne, a l'endroit ou il voyait toujours la morte inconnue dont il emportait l'image, Florent apercut, au fond d'une grande caleche, des femmes masquees, les epaules nues, la voix rieuse, se fachant de ne pouvoir passer, faisant les degoutees devant " ces forcats qui n'en finissaient plus. " De Paris au Havre, les prisonniers n'eurent pas une bouchee de pain, pas un verre d'eau; on avait oublie de leur distribuer des rations avant le depart. Ils ne mangerent que trente-six heures plus tard, quand on les eut entasses dans la cale de la fregate _le Canada_. Non, la faim ne l'avait plus quitte. Il fouillait ses souvenirs, ne se rappelait pas une heure de plenitude. Il etait devenu sec, l'estomac retreci, la peau collee aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe, debordant de nourriture, au fond des tenebres; il y rentrait, sur un lit de legumes: il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu'il sentait pulluler autour de lui et qui l'inquietait. La nuit heureuse de carnaval avait donc continue pendant sept ans. Il revoyait les fenetres luisantes des boulevards, les femmes rieuses, la ville gourmande qu'il avait laissee par cette lointaine nuit de janvier; et il lui semblait que tout cela avait grandi, s'etait epanoui dans cette enormite des Halles, dont il commencait a entendre le souffle colossal, epais encore de l'indigestion de la veille. La mere Chantemesse s'etait decidee a acheter douze bottes de navets. Elle les tenait dans son tablier, sur son ventre, ce qui arrondissait encore sa large taille; et elle restait la, causant toujours, de sa voix trainante. Quand elle fut partie, madame Francois vint se rasseoir a cote de Florent, en disant: -- Cette pauvre mere Chantemesse, elle a au moins soixante-douze ans. J'etais gamine, qu'elle achetait deja ses navets a mon pere. Et pas un parent avec ca, rien qu'une coureuse qu'elle a ramassee je ne sais ou, et qui la fait damner... Eh bien, elle vivote, elle vend au petit tas, elle se fait encore ses quarante sous par jour... Moi, je ne pourrais pas rester dans ce diable de Paris, toute la journee, sur un trottoir. Si l'on y avait quelques parents, au moins! Et, comme Florent ne causait guere: -- Vous avez de la famille a Paris, n'est-ce pas? demanda-t-elle. Il parut ne pas entendre. Sa mefiance revenait. Il avait la tete pleine d'histoires de police, d'agents guettant a chaque coin de rue, de femmes vendant les secrets qu'elles arrachaient aux pauvres diables. Elle etait tout pres de lui, elle lui semblait pourtant bien honnete, avec sa grande figure calme, serree au front par un foulard noir et jaune. Elle pouvait avoir trente-cinq ans, un peu forte, belle de sa vie en plein air et de sa virilite adoucie par des yeux noirs d'une tendresse charitable. Elle etait certainement tres-curieuse, mais d'une curiosite qui devait etre toute bonne. Elle reprit, sans s'offenser du silence de Florent: -- Moi, j'ai eu un neveu a Paris. Il a mal tourne, il s'est engage... Enfin, c'est heureux quand on sait ou descendre. Vos parents, peut-etre, vont etre bien surpris de vous voir. Et c'est une joie quand on revient, n'est-ce pas? Tout en parlant, elle ne le quittait pas des yeux, apitoyee sans doute par son extreme maigreur, sentant que c'etait un " monsieur, " sous sa lamentable defroque noire, n'osant lui mettre une piece blanche dans la main. Enfin, timidement: -- Si, en attendant, murmura-t-elle, vous aviez besoin de quelque chose... Mais il refusa avec une fierte inquiete; il dit qu'il avait tout ce qu'il lui fallait, qu'il savait ou aller. Elle parut heureuse, elle repeta plusieurs fois, comme pour se rassurer elle-meme sur son sort: -- Ah! bien, alors, vous n'avez qu'a attendre le jour. Une grosse cloche, au-dessus de la tete de Florent, au coin du pavillon des fruits, se mit a sonner. Les coups, lents et reguliers, semblaient eveiller de proche en proche le sommeil trainant sur le carreau. Les voitures arrivaient toujours; les cris des charretiers, les coups de fouet, les ecrasements du pave sous le fer des roues et le sabot des betes, grandissaient; et les voitures n'avancaient plus que par secousses, prenant la file, s'etendant au dela des regards, dans des profondeurs grises, d'ou montait un brouhaha confus. Tout le long de la rue du Pont-Neuf, on dechargeait, les tombereaux accules aux ruisseaux, les chevaux immobiles et serres, ranges comme dans une foire. Florent s'interessa a une enorme voiture de boueux, pleine de choux superbes, qu'on avait eu grand'peine a faire reculer jusqu'au trottoir; la charge depassait un grand diable de bec de gaz plante a cote, eclairant en plein l'entassement des larges feuilles, qui se rabattaient comme des pans de velours gros vert, decoupe et gaufre. Une petite paysanne de seize ans, en casaquin et en bonnet de toile bleue, montee dans le tombereau, ayant des choux jusqu'aux epaules, les prenait un a un, les lancait a quelqu'un que l'ombre cachait, en bas. La petite, par moments, perdue, noyee, glissait, disparaissait sous un eboulement; puis, son nez rose reparaissait au milieu des verdures epaisses; elle riait, et les choux se remettaient a voler, a passer entre le bec de gaz et Florent. Il les comptait machinalement. Quand le tombereau fut vide, cela l'ennuya. Sur le carreau, les tas decharges s'etendaient maintenant jusqu'a la chaussee. Entre chaque tas, les maraichers menageaient un etroit sentier pour que le monde put circuler. Tout le large trottoir, couvert d'un bout a l'autre, s'allongeait, avec les bosses sombres des legumes. On ne voyait encore, dans la clarte brusque et tournante des lanternes, que l'epanouissement charnu d'un paquet d'artichauts, les verts delicats des salades, le corail rose des carottes, l'ivoire mat des navets; et ces eclairs de couleurs intenses filaient le long des tas, avec les lanternes. Le trottoir s'etait peuple; une foule s'eveillait, allait entre les marchandises, s'arretant, causant, appelant. Une voix forte, au loin, criait: " Eh! la chicoree! " On venait d'ouvrir les grilles du pavillon aux gros legumes; les revendeuses de ce pavillon, en bonnets blancs, avec un fichu noue sur leur caraco noir, et les jupes relevees par des epingles pour ne pas se salir, faisaient leur provision du jour, chargeaient de leurs achats les grandes hottes des porteurs posees a terre. Du pavillon a la chaussee, le va-et-vient des hottes s'animait, au milieu des tetes cognees, des mots gras, du tapage des voix s'enrouant a discuter un quart d'heure pour un sou. Et Florent s'etonnait du calme des maraicheres, avec leurs madras et leur teint hale, dans ce chipotage bavard des Halles. Derriere lui, sur le carreau de la rue Rambuteau, on vendait les fruits. Des rangees de bourriches, de paniers bas, s'alignaient, couverts de toile ou de paille; et une odeur de mirabelles trop mures trainait. Une voix douce et lente, qu'il entendait depuis longtemps, lui fit tourner la tete. Il vit une adorable petite femme brune, assise par terre, qui marchandait. -- Dis donc, Marcel, vends-tu pour cent sous, dis? L'homme, enfoui dans une limousine, ne repondait pas, et la jeune femme, au bout de cinq grandes minutes, reprenait: -- Dis, Marcel, cent sous ce panier-la, et quatre francs l'autre, ca fait-il neuf francs qu'il faut le donner? Un nouveau silence se fit: -- Alors qu'est-ce qu'il faut te donner? -- Eh! dix francs, tu le sais bien, je te l'ai dit... Et ton Jules, qu'est-ce que tu en fais, la Sarriette? La jeune femme se mit a rire, en tirant une grosse poignee de monnaie. -- Ah bien! reprit-elle, Jules dort sa grasse matinee... Il pretend que les hommes, ce n'est pas fait pour travailler. Elle paya, elle emporta les deux paniers dans le pavillon aux fruits qu'on venait d'ouvrir. Les Halles gardaient leur legerete noire, avec les mille raies de flamme des persiennes; sous les grandes rues couvertes, du monde passait, tandis que les pavillons, au loin, restaient deserts, au milieu du grouillement grandissant de leurs trottoirs. A la pointe Saint-Eustache, les boulangers et les marchands de vins otaient leurs volets; les boutiques rouges, avec leurs becs de gaz allumes, trouaient les tenebres, le long des maisons grises. Florent regardait une boulangerie, rue Montorgueil, a gauche, toute pleine et toute doree de la derniere cuisson, et il croyait sentir la bonne odeur du pain chaud. Il etait quatre heures et demie. Cependant, madame Francois s'etait debarrassee de sa marchandise. Il lui restait quelques bottes de carottes, quand Lacaille reparut, avec son sac. -- Eh bien, ca va-t-il a un sou? dit-il. -- J'etais bien sure de vous revoir, vous, repondit tranquillement la maraichere. Voyons, prenez mon reste. Il y a dix-sept bottes. -- Ca fait dix-sept sous. -- Non, trente-quatre. Ils tomberent d'accord a vingt-cinq. Madame Francois etait pressee de s'en aller. Lorsque Lacaille se fut eloigne, avec ses carottes dans son sac: -- Voyez-vous, il me guettait, dit-elle a Florent. Ce vieux-la _rale_ sur tout le marche; il attend quelquefois le dernier coup de cloche, pour acheter quatre sous de marchandise... Ah! ces Parisiens! ca se chamaille pour deux liards, et ca va boire le fond de sa bourse chez le marchand de vin. Quand madame Francois parlait de Paris, elle etait pleine d'ironie et de dedain; elle le traitait en ville tres-eloignee, tout a fait ridicule et meprisable, dans laquelle elle ne consentait a mettre les pieds que la nuit. -- A present, je puis m'en aller, reprit-elle en s'asseyant de nouveau pres de Florent, sur les legumes d'une voisine. Florent baissait la tete, il venait de commettre un vol. Quand Lacaille s'en etait alle, il avait apercu une carotte par terre. Il l'avait ramassee, il la tenait serree dans sa main droite. Derriere lui, des paquets de celeris, des tas de persil mettaient des odeurs irritantes qui le prenaient a la gorge. -- Je vais m'en aller, repeta madame Francois. Elle s'interessait a cet inconnu, elle le sentait souffrir, sur ce trottoir, dont il n'avait pas remue. Elle lui fit de nouvelles offres de service; mais il refusa encore, avec une fierte plus apre. Il se leva meme, se tint debout, pour prouver qu'il etait gaillard. Et, comme elle tournait la tete, il mit la carotte dans sa bouche. Mais il dut la garder un instant, malgre l'envie terrible qu'il avait de serrer les dents; elle le regardait de nouveau en face, elle l'interrogeait, avec sa curiosite de brave femme. Lui, pour ne pas parler, repondait par des signes de tete. Puis, doucement, lentement, il mangea la carotte. La maraichere allait decidement partir, lorsqu'une voix forte dit tout a cote d'elle: -- Bonjour, madame Francois. C'etait un garcon maigre, avec de gros os, une grosse tete, barbu, le nez tres-fin, les yeux minces et clairs. Il portait un chapeau de feutre noir, roussi, deforme, et se boutonnait au fond d'un immense paletot, jadis marron tendre, que les pluies avaient deteint en larges trainees verdatres. Un peu courbe, agite d'un frisson d'inquietude nerveuse qui devait lui etre habituel, il restait plante dans ses gros souliers laces; et son pantalon trop court montrait ses bas bleus. -- Bonjour, monsieur Claude, repondit gaiement la maraichere. Vous savez, je vous ai attendu, lundi; et comme vous n'etes pas venu, j'ai gare votre toile; je l'ai accrochee a un clou, dans ma chambre. -- Vous etes trop bonne, madame Francois, j'irai terminer mon etude, un de ces jours... Lundi, je n'ai pas pu... Est-ce que votre grand prunier a encore toutes ses feuilles? -- Certainement. -- C'est que, voyez-vous, je le mettrai dans un coin du tableau. Il fera bien, a gauche du poulailler. J'ai reflechi a ca toute la semaine... Hein! les beaux legumes, ce matin je suis descendu de bonne heure, me doutant qu'il y aurait un lever de soleil superbe sur ces gredins de choux. Il montrait du geste toute la longueur du carreau. La maraichere reprit: -- Eh bien, je m'en vais. Adieu... A bientot, monsieur Claude! Et comme elle partait, presentant Florent au jeune peintre: -- Tenez, voila monsieur qui revient de loin, parait-il. Il ne se reconnait plus dans votre gueux de Paris. Vous pourriez peut-etre lui donner un bon renseignement. Elle s'en alla enfin, heureuse de laisser les deux hommes ensemble. Claude regardait Florent avec interet; cette longue figure, mince et flottante, lui semblait originale. La presentation de madame Francois suffisait; et, avec la familiarite d'un flaneur habitue a toutes les rencontres de hasard, il lui dit tranquillement: -- Je vous accompagne. Ou allez-vous? Florent resta gene. Il se livrait moins vite; mais, depuis son arrivee, il avait une question sur les levres. Il se risqua, il demanda, avec la peur d'une reponse facheuse: -- Est-ce que la rue Pirouette existe toujours? -- Mais oui, dit le peintre. Un coin bien curieux du vieux Paris, cette rue-la! Elle tourne comme une danseuse, et les maisons y ont des ventres de femme grosse... J'en ai fait une eau-forte pas trop mauvaise. Quand vous viendrez chez moi, je vous la montrerai... C'est la que vous allez? Florent, soulage, ragaillardi par la nouvelle que la rue Pirouette existait, jura que non, assura qu'il n'avait nulle part a aller. Toute sa mefiance se reveillait devant l'insistance de Claude. -- Ca ne fait rien, dit celui-ci, allons tout de meme rue Pirouette. La nuit, elle est d'une couleur!... Venez donc, c'est a deux pas. Il dut le suivre. Ils marchaient cote a cote, comme deux camarades, enjambant les paniers et les legumes. Sur le carreau de la rue Rambuteau, il y avait des tas gigantesques de choux-fleurs, ranges en piles comme des boulets, avec une regularite surprenante. Les chairs blanches et tendres des choux s'epanouissaient, pareilles a d'enormes roses, au milieu des grosses feuilles vertes, et les tas ressemblaient a des bouquets de mariee, alignes dans des jardinieres colossales. Claude s'etait arrete, en poussant de petits cris d'admiration. Puis, en face, rue Pirouette, il montra, expliqua chaque maison. Un seul bec de gaz brulait dans un coin. Les maisons, tassees, renflees, avancaient leurs auvents comme " des ventres de femme grosse, " selon l'expression du peintre, penchaient leurs pignons en arriere, s'appuyaient aux epaules les unes des autres. Trois ou quatre, au contraire, au fond de trous d'ombre, semblaient pres de tomber sur le nez. Le bec de gaz en eclairait une, tres-blanche, badigeonnee a neuf, avec sa taille de vieille femme cassee et avachie, toute poudree a blanc, peinturluree comme une jeunesse. Puis la file bossuee des autres s'en allait, s'enfoncant en plein noir, lezardee, verdie par les ecoulements des pluies, dans une debandade de couleurs et d'attitudes telle, que Claude en riait d'aise. Florent s'etait arrete au coin de la rue de Mondetour, en face de l'avant-derniere maison, a gauche. Les trois etages dormaient, avec leurs deux fenetres sans persiennes, leurs petits rideaux blancs bien tires derriere les vitres; en haut, sur les rideaux de l'etroite fenetre du pignon, une lumiere allait et venait. Mais la boutique, sous l'auvent, paraissait lui causer une emotion extraordinaire. Elle s'ouvrait. C'etait un marchand d'herbes cuites; au fond, des bassines luisaient; sur la table d'etalage, des pates d'epinards et de chicoree, dans des terrines, s'arrondissaient, se terminaient en pointe, coupes, derriere, par de petites pelles, dont on ne voyait que le manche de metal blanc. Cette vue clouait Florent de surprise; il devait ne pas reconnaitre la boutique; il lut le nom du marchand, _Godeboeuf_, sur une enseigne rouge, et resta consterne. Les bras ballants, il examinait les pates d'epinards, de l'air desespere d'un homme auquel il arrive quelque malheur supreme. Cependant, la fenetre du pignon s'etait ouverte, une petite vieille se penchait, regardait le ciel, puis les Halles, au loin. -- Tiens! mademoiselle Saget est matinale, dit Claude qui avait leve la tete. Et il ajouta, en se tournant vers son compagnon: -- J'ai eu une tante, dans cette maison-la. C'est une boite a cancans... Ah! voila les Mehudin qui se remuent; il y a de la lumiere au second. Florent allait le questionner, mais il le trouva inquietant, dans son grand paletot deteint; il le suivit, sans mot dire, tandis que l'autre lui parlait des Mehudin. C'etaient des poissonnieres; l'ainee etait superbe; la petite, qui vendait du poisson d'eau douce, ressemblait a une vierge de Murillo, toute blonde au milieu de ses carpes et de ses anguilles. Et il en vint a dire, en se fachant, que Murillo peignait comme un polisson. Puis, brusquement, s'arretant au milieu de la vue: -- Voyons, ou allez-vous, a la fin! -- Je ne vais nulle part, a present, dit Florent accable. Allons ou vous voudrez. Comme il sortait de la rue Pirouette, une voix appela Claude, du fond de la boutique d'un marchand de vin, qui faisait le coin. Claude entra, trainant Florent a sa suite. Il n'y avait qu'un cote des volets enleve. Le gaz brulait dans l'air encore endormi de la salle; un torchon oublie, les cartes de la veille, trainaient sur les tables, et le courant d'air de la porte grande ouverte mettait sa pointe fraiche au milieu de l'odeur chaude et renfermee du vin. Le patron, monsieur Lebigre servait les clients, en gilet a manches, son collier de barbe tout chiffonne, sa grosse figure reguliere toute blanche de sommeil. Des hommes, debout, par groupes, buvaient devant le comptoir, toussant, crachant, les yeux battus, achevant de s'eveiller dans le vin blanc et dans l'eau-de-vie. Florent reconnut Lacaille, dont le sac, a cette heure, debordait de legumes. Il en etait a la troisieme tournee, avec un camarade, qui racontait longuement l'achat d'un panier de pommes de terre. Quand il eut vide son verre, il alla causer avec monsieur Lebigre, dans un petit cabinet vitre, au fond, ou le gaz n'etait pas allume. -- Que voulez-vous prendre? demanda Claude a Florent. En entrant, il avait serre la main de l'homme qui l'invitait. C'etait un fort, un beau garcon de vingt-deux ans au plus, rase, ne portant que de petites moustaches, l'air gaillard, avec son vaste chapeau enduit de craie et son colletin de tapisserie, dont les bretelles serraient son bourgeron bleu. Claude l'appelait Alexandre, lui tapait sur les bras, lui demandait quand ils iraient a Charentonneau. Et ils parlaient d'une grande partie qu'ils avaient faite ensemble, en canot, sur la Marne. Le soir, ils avaient mange un lapin. -- Voyons, que prenez-vous? repeta Claude. Florent regardait le comptoir, tres-embarrasse. Au bout, des theieres de punch et de vin chaud, cerclees de cuivre, chauffaient sur les courtes flammes bleues et roses d'un appareil a gaz. Il confessa enfin qu'il prendrait volontiers quelque chose de chaud. Monsieur Lebigre servit trois verres de punch. Il y avait, pres des theieres, dans une corbeille, des petits pains au beurre qu'on venait d'apporter et qui fumaient. Mais les autres n'en prirent pas, et Florent but son verre de punch; il le sentit qui tombait dans son estomac vide, comme un filet de plomb fondu. Ce fut Alexandre qui paya. -- Un bon garcon, cet Alexandre, dit Claude, quand ils se retrouverent tous les deux sur le trottoir de la rue Rambuteau. Il est tres-amusant a la campagne; il fait des tours de force; puis, il est superbe, le gredin; je l'ai vu nu, et s'il voulait me poser des academies, en plein air... Maintenant, si cela vous plait, nous allons faire un tour dans les Halles. Florent le suivait, s'abandonnait. Une lueur claire, au fond de la rue Rambuteau, annoncait le jour. La grande voix des Halles grondait plus haut; par instants, des volees de cloche, dans un pavillon eloigne, coupaient cette clameur roulante et montante. Ils entrerent sous une des rues couvertes, entre le pavillon de la maree et le pavillon de la volaille. Florent levait les yeux, regardait la haute voute, dont les boiseries interieures luisaient, entre les dentelles noires des charpentes de fonte. Quand il deboucha dans la grande rue du milieu, il songea a quelque ville etrange, avec ses quartiers distincts, ses faubourgs, ses villages, ses promenades et ses routes, ses places et ses carrefours, mise tout entiere sous un hangar, un jour de pluie, par quelque caprice gigantesque. L'ombre, sommeillant dans les creux des toitures, multipliait la foret des piliers, elargissait a l'infini les nervures delicates, les galeries decoupees, les persiennes transparentes; et c'etait, au-dessus de la ville, jusqu'au fond des tenebres, toute une vegetation, toute une floraison, monstrueux epanouissement de metal, dont les tiges qui montaient en fusee, les branches qui se tordaient et se nouaient, couvraient un monde avec les legeretes de feuillage d'une futaie seculaire. Des quartiers dormaient encore, clos de leurs grilles. Les pavillons du beurre et de la volaille alignaient leurs petites boutiques treillagees, allongeaient leurs ruelles desertes sous les files des becs de gaz. Le pavillon de la maree venait d'etre ouvert; des femmes traversaient les rangees de pierres blanches, tachees de l'ombre des paniers et des linges oublies. Aux gros legumes, aux fleurs et aux fruits, le vacarme allait grandissant. De proche en proche, le reveil gagnait la ville, du quartier populeux ou les choux s'entassent des quatre heures du matin, au quartier paresseux et riche qui n'accroche des poulardes et des faisans a ses maisons que vers les huit heures. Mais, dans les grandes rues couvertes, la vie affluait. Le long des trottoirs, aux deux bords, des maraichers etaient encore la, de petits cultivateurs, venus des environs de Paris, etalant sur des paniers leur recolte de la veille au soir, bottes de legumes, poignees de fruits. Au milieu du va-et-vient incessant de la foule, des voitures entraient sous les voutes, en ralentissant le trot sonnant de leurs chevaux. Deux de ces voitures, laissees en travers, barraient la rue. Florent, pour passer, dut s'appuyer contre un des sacs grisatres, pareils a des sacs de charbon, et dont l'enorme charge faisait plier les essieux; les sacs, mouilles, avaient une odeur fraiche d'algues marines; un d'eux, creve par un bout, laissait couler un tas noir de grosses moules. A tous les pas, maintenant, ils devaient s'arreter. La maree arrivait, les camions se succedaient, charriant les hautes cages de bois pleines de bourriches, que les chemins de fer apportent toutes chargees de l'Ocean. Et, pour se garer des camions de la maree de plus en plus presses et inquietants, ils se jetaient sous les roues des camions du beurre, des oeufs et des fromages, de grands chariots jaunes, a quatre chevaux, a lanternes de couleur; des forts enlevaient les caisses d'oeufs, les paniers de fromages et de beurre, qu'ils portaient dans le pavillon de la criee, ou des employes en casquette ecrivaient sur des calepins, a la lueur du gaz. Claude etait ravi de ce tumulte; il s'oubliait a un effet de lumiere, a un groupe de blouses, au dechargement d'une voiture. Enfin, ils se degagerent. Comme ils longeaient toujours la grande rue, ils marcherent dans une odeur exquise qui trainait autour d'eux et semblait les suivre. Ils etaient au milieu du marche des fleurs coupees. Sur le carreau, a droite et a gauche, des femmes assises avaient devant elles des corbeilles carrees, pleines de bottes de roses, de violettes, de dahlias, de marguerites. Les bottes s'assombrissaient, pareilles a des taches de sang, palissaient doucement avec des gris argentes d'une grande delicatesse. Pres d'une corbeille, une bougie allumee mettait la, sur tout le noir d'alentour, une chanson aigue de couleur, les panachures vives des marguerites, le rouge saignant des dahlias, le bleuissement des violettes, les chairs vivantes des roses. Et rien n'etait plus doux ni plus printanier que les tendresses de ce parfum rencontrees sur un trottoir, au sortir des souffles apres de la maree et de la senteur pestilentielle des beurres et des fromages. Claude et Florent revinrent sur leurs pas, flanant, s'attardant au milieu des fleurs. Ils s'arreterent curieusement devant des femmes qui vendaient des bottes de fougere et des paquets de feuilles de vigne, bien reguliers, attaches par quarterons. Puis ils tournerent dans un bout de rue couverte, presque desert, ou leurs pas sonnaient comme sous la voute d'une eglise. Ils y trouverent, attele a une voiture grande comme une brouette, un tout petit ane qui s'ennuyait sans doute, et qui se mit a braire en les voyant, d'un ronflement si fort et si prolonge, que les vastes toitures des Halles en tremblaient. Des hennissements de chevaux repondirent; il y eut des pietinements, tout un vacarme au loin, qui grandit, roula, alla se perdre. Cependant, en face d'eux, rue Berger, les boutiques nues des commissionnaires, grandes ouvertes, montraient, sous la clarte vive du gaz, des amas de paniers et de fruits, entre les trois murs sales couverts d'additions au crayon. Et comme ils etaient la, ils apercurent une dame bien mise, pelotonnee d'un air de lassitude heureuse dans le coin d'un fiacre, perdu au milieu de l'encombrement de la chaussee, et filant sournoisement. -- C'est Cendrillon qui rentre sans pantoufles, dit Claude avec un sourire. Ils causaient maintenant, en retournant sous les Halles. Claude, les mains dans les poches, sifflant, racontait son grand amour pour ce debordement de nourriture, qui monte au beau milieu de Paris, chaque matin. Il rodait sur le carreau des nuits entieres, revant des natures mortes colossales, des tableaux extraordinaires. Il en avait meme commence un; il avait fait poser son ami Marjolin et cette gueuse de Cadine; mais c'etait dur, c'etait trop beau, ces diables de legumes, et les fruits, et les poissons, et la viande! Florent ecoutait, le ventre serre, cet enthousiasme d'artiste. Et il etait evident que Claude, en ce moment-la, ne songeait meme pas que ces belles choses se mangeaient. Il les aimait pour leur couleur. Brusquement, il se tut, serra d'un mouvement qui lui etait habituel la longue ceinture rouge qu'il portait sous son paletot verdatre, et reprit d'un air fin: -- Puis, je dejeune ici, par les yeux au moins, et cela vaut encore mieux que de ne rien prendre. Quelquefois, quand j'oublie de diner, la veille, je me donne une indigestion, le lendemain, a regarder arriver toutes sortes de bonnes choses. Ces matins-la, j'ai encore plus de tendresses pour mes legumes... Non, tenez, ce qui est exasperant, ce qui n'est pas juste, c'est que ces gredins de bourgeois mangent tout ca! Il raconta un souper qu'un ami lui avait paye chez Baratte, un jour de splendeur; ils avaient eu des huitres, du poisson, du gibier. Mais Baratte etait bien tombe; tout le carnaval de l'ancien marche des Innocents se trouvait enterre, a cette heure; on en etait aux Halles centrales, a ce colosse de fonte, a cette ville nouvelle, si originale. Les imbeciles avaient beau dire, toute l'epoque etait la. Et Florent ne savait plus s'il condamnait le cote pittoresque ou la bonne chere de Baratte. Puis, Claude deblatera contre le romantisme; il preferait ses tas de choux aux guenilles du moyen age. Il finit par s'accuser de son eau-forte de la rue Pirouette comme d'une faiblesse. On devait flanquer les vieilles cambuses par terre et faire du moderne. -- Tenez, dit-il en s'arretant, regardez, au coin du trottoir. N'est-ce pas un tableau tout fait, et qui serait plus humain que leurs sacrees peintures poitrinaires? Le long de la rue couverte, maintenant, des femmes vendaient du cafe, de la soupe. Au coin du trottoir, un large rond de consommateurs s'etait forme autour d'une marchande de soupe aux choux. Le seau de fer-blanc etame, plein de bouillon, fumait sur le petit rechaud bas, dont les trous jetaient une lueur pale de braise, La femme, armee d'une cuiller a pot, prenant de minces tranches de pain au fond d'une corbeille garnie d'un linge, trempait la soupe dans des tasses jaunes. Il y avait la des marchandes tres-propres, des maraichers en blouse, des porteurs sales, le paletot gras des charges de nourriture qui avaient traine sur les epaules, de pauvres diables deguenilles, toutes les faims matinales des Halles, mangeant, se brulant, ecartant un peu le menton pour ne pas se tacher de la bavure des cuillers. Et le peintre ravi clignait les yeux, cherchait le point de vue, afin de composer le tableau dans un bon ensemble. Mais cette diablesse de soupe aux choux avait une odeur terrible. Florent tournait la tete, gene par ces tasses pleines, que les consommateurs vidaient sans mot dire, avec un regard de cote d'animaux mefiants. Alors, comme la femme servait un nouvel arrive, Claude lui-meme fut attendri par la vapeur forte d'une cuilleree qu'il recut en plein visage. Il serra sa ceinture, souriant, fache; puis, se remettant a marcher, faisant allusion au verre de punch d'Alexandre, il dit a Florent d'une voix un peu basse: -- C'est drole, vous avez du remarquer cela, vous?... On trouve toujours quelqu'un pour vous payer a boire, on ne rencontre jamais personne qui vous paye a manger. Le jour se levait. Au bout de la rue de la Cossonnerie, les maisons du boulevard Sebastopol etaient toutes noires; et, au-dessus de la ligne nette des ardoises, le cintre eleve de la grande rue couverte taillait, dans le bleu pale, une demi-lune de clarte. Claude, qui s'etait penche au-dessus de certains regards, garnis de grilles, s'ouvrant, au ras du trottoir, sur des profondeurs de cave ou brulaient des lueurs louches de gaz, regardait en l'air maintenant, entre les hauts piliers, cherchant sur les toits bleuis, au bord du ciel clair. Il finit par s'arreter encore, les yeux leves sur une des minces echelles de fer qui relient les deux etages de toitures et permettent de les parcourir. Florent lui demanda ce qu'il voyait la-haut. -- C'est ce diable de Marjolin, dit le peintre sans repondre. Il est, pour sur, dans quelque gouttiere, a moins qu'il n'ait passe la nuit avec les betes de la cave aux volailles... J'ai besoin de lui pour une etude. Et il raconta que son ami Marjolin fut trouve, un matin, par une marchande, dans un tas de choux, et qu'il poussa sur le carreau, librement. Quand on voulut l'envoyer a l'ecole, il tomba malade, il fallut le ramener aux Halles. Il en connaissait les moindres recoins, les aimait d'une tendresse de fils, vivait avec des agilites d'ecureuil, au milieu de cette foret de fonte. Ils faisaient un joli couple, lui et cette gueuse de Cadine, que la mere Chantemesse avait ramassee, un soir, au coin de l'ancien marche des Innocents. Lui, etait splendide, ce grand beta, dore comme un Rubens, avec un duvet roussatre qui accrochait le jour; elle, la petite, futee et mince, avait un drole de museau, sous la broussaille noire de ses cheveux crepus. Claude, tout en causant, hatait le pas. Il ramena son compagnon a la pointe Saint-Eustache. Celui-ci se laissa tomber sur un banc, pres du bureau des omnibus, les jambes cassees de nouveau. L'air fraichissait. Au fond de la rue Rambuteau, des lueurs roses marbraient le ciel laiteux, sabre, plus haut, par de grandes dechirures grises. Cette aube avait une odeur si balsamique, que Florent se crut un instant en pleine campagne, sur quelque colline. Mais Claude lui montra, de l'autre cote du banc, le marche aux aromates. Le long du carreau de la triperie, on eut dit des champs de thym, de lavande, d'ail, d'echalote; et les marchandes avaient enlace, autour des jeunes platanes du trottoir, de hautes branches de laurier qui faisaient des trophees de verdure. C'etait l'odeur puissante du laurier qui dominait. Le cadran lumineux de Saint-Eustache palissait, agonisait, pareil a une veilleuse surprise par le matin. Chez les marchands de vin, au fond des rues voisines, les becs de gaz s'eteignaient un a un, comme des etoiles tombant dans de la lumiere. Et Florent regardait les grandes Halles sortir de l'ombre, sortir du reve, ou il les avait vues, allongeant a l'infini leurs palais a jour. Elles se solidifiaient, d'un gris verdatre, plus geantes encore, avec leur mature prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits. Elles entassaient leurs masses geometriques; et, quand toutes les clartes interieures furent eteintes, qu'elles baignerent dans le jour levant, carrees, uniformes, elles apparurent comme une machine moderne, hors de toute mesure, quelque machine a vapeur, quelque chaudiere destinee a la digestion d'un peuple, gigantesque ventre de metal, boulonne, rive, fait de bois, de verre et de fonte, d'une elegance et d'une puissance de moteur mecanique, fonctionnant la, avec la chaleur du chauffage, l'etourdissement, le branle furieux des roues. Mais Claude etait monte debout sur le banc, d'enthousiasme. Il forca son compagnon a admirer le jour se levant sur les legumes. C'etait une mer. Elle s'etendait de la pointe Saint-Eustache a la rue des Halles, entre les deux groupes de pavillons. Et, aux deux bouts, dans les deux carrefours, le flot grandissait encore, les legumes submergeaient les paves. Le jour se levait lentement, d'un gris tres-doux, lavant toutes choses d'une teinte claire d'aquarelle. Ces tas moutonnants comme des flots presses, ce fleuve de verdure qui semblait couler dans l'encaissement de la chaussee, pareil a la debacle des pluies d'automne, prenaient des ombres delicates et perlees, des violets attendris, des roses teintees de lait, des verts noyes dans des jaunes, toutes les paleurs qui font du ciel une soie changeante au lever du soleil; et, a mesure que l'incendie du matin montait en jets de flammes au fond de la rue Rambuteau, les legumes s'eveillaient davantage, sortaient du grand bleuissement trainant a terre. Les salades, les laitues, les scaroles, les chicorees, ouvertes et grasses encore de terreau, montraient leurs coeurs eclatants; les paquets d'epinards, les paquets d'oseille, les bouquets d'artichauts, les entassements de haricots et de pois, les empilements de romaines, liees d'un brin de paille, chantaient toute la gamme du vert, de la laque verte des cosses au gros vert des feuilles; gamme soutenue qui allait en se mourant, jusqu'aux panachures des pieds de celeris et des bottes de poireaux. Mais les notes aigues, ce qui chantait plus haut, c'etaient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des navets, semees en quantite prodigieuse le long du marche, l'eclairant du bariolage de leurs deux couleurs. Au carrefour de la rue des Halles, les choux faisaient des montagnes; les enormes choux blancs, serres et durs comme des boulets de metal pale; les choux frises, dont les grandes feuilles ressemblaient a des vasques de bronze; les choux rouges, que l'aube changeait en des floraisons superbes, lie de vin, avec des meurtrissures de carmin et de pourpre sombre. A l'autre bout, au carrefour de la pointe Saint-Eustache, l'ouverture de la rue Rambuteau etait barree par une barricade de potirons oranges, sur deux rangs, s'etalant, elargissant leurs ventres. Et le vernis mordore d'un panier d'oignons, le rouge saignant d'un tas de tomates, l'effacement jaunatre d'un lot de concombres, le violet sombre d'une grappe d'aubergines, ca et la, s'allumaient; pendant que de gros radis noirs, ranges en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de tenebres au milieu des joies vibrantes du reveil. Claude battait des mains, a ce spectacle. Il trouvait " ces gredins de legumes " extravagants, fous, sublimes. Et il soutenait qu'ils n'etaient pas morts, qu'arraches de la veille, ils attendaient le soleil du lendemain pour lui dire adieu sur le pave des Halles. Il les voyait vivre, ouvrir leurs feuilles, comme s'ils eussent encore les pieds tranquilles et chauds dans le fumier. Il disait entendre la le rale de tous les potagers de la banlieue. Cependant, la foule des bonnets blancs, des caracos noirs, des blouses bleues, emplissait les etroits sentiers, entre les tas. C'etait toute une campagne bourdonnante. Les grandes hottes des porteurs filaient lourdement au-dessus des tetes. Les revendeuses, les marchands des quatre saisons, les fruitiers, achetaient, se hataient. Il y avait des caporaux et des bandes de religieuses autour des montagnes de choux; tandis que des cuisiniers de college flairaient, cherchant les bonnes aubaines. On dechargeait toujours; des tombereaux jetaient leur charge a terre, comme une charge de paves, ajoutant un flot aux autres flots, qui venaient maintenant battre le trottoir oppose. Et, du fond de la rue du Pont-Neuf, des files de voitures arrivaient, eternellement. -- C'est cranement beau tout de meme, murmurait Claude en extase. Florent souffrait. Il croyait a quelque tentation surhumaine. Il ne voulait plus voir, il regardait Saint-Eustache, pose de biais, comme lave a la sepia sur le bleu du ciel, avec ses rosaces, ses larges fenetres cintrees, son clocheton, ses toits d'ardoises. Il s'arretait a l'enfoncement sombre de la rue Montorgueil, ou eclataient des bouts d'enseignes violentes, au pan coupe de la rue Montmartre, dont les balcons luisaient, charges de lettres d'or. Et, quand il revenait au carrefour, il etait sollicite par d'autres enseignes, des _Droguerie et pharmacie_, des _Farines et legumes secs_, aux grosses majuscules rouges ou noires, sur des fonds deteints. Les maisons des angles, a fenetres etroites, s'eveillaient, mettaient, dans l'air large de la nouvelle rue du Pont-Neuf, quelques jaunes et bonnes vieilles facades de l'ancien Paris. Au coin de la rue Rambuteau, debout au milieu des vitrines vides du grand magasin de nouveautes, des commis bien mis, en gilet, avec leur pantalon collant et leurs larges manchettes eblouissantes, faisaient l'etalage. Plus loin, la maison Guillout, severe comme une caserne, etalait delicatement, derriere ses glaces, des paquets dores de biscuits et des compotiers pleins de petits-fours. Toutes les boutiques s'etaient ouvertes. Des ouvriers en blouses blanches, tenant leurs outils sous le bras, pressaient le pas, traversaient la chaussee. Claude n'etait pas descendu de son banc. Il se grandissait, pour voir jusqu'au fond des rues. Brusquement, il apercut, dans la foule qu'il dominait, une tete blonde aux larges cheveux, suivie d'une petite tete noire, toute crepue et ebouriffee. -- Eh! Marjolin! eh! Cadine! cria-t-il. Et, comme sa voix se perdait au milieu du brouhaha, il sauta a terre, il prit sa course. Puis, il songea qu'il oubliait Florent; il revint d'un saut; il dit rapidement: -- Vous savez, au fond de l'impasse des Bourdonnais... Mon nom est ecrit a la craie sur la porte, Claude Lantier... Venez voir l'eau-forte de la rue Pirouette. Il disparut. Il ignorait le nom de Florent; il le quittait comme il l'avait pris, au bord d'un trottoir, apres lui avoir explique ses preferences artistiques. Florent etait seul. Il fut d'abord heureux de cette solitude. Depuis que madame Francois l'avait recueilli, dans l'avenue de Neuilly, il marchait au milieu d'une somnolence et d'une souffrance qui lui otaient l'idee exacte des choses. Il etait libre enfin, il voulut se secouer, secouer ce reve intolerable de nourritures gigantesques dont il se sentait poursuivi. Mais sa tete restait vide, il n'arriva qu'a retrouver au fond de lui une peur sourde. Le jour grandissait, ou pouvait le voir maintenant; et il regardait son pantalon et sa redingote lamentables. Il boutonna la redingote, epousseta le pantalon, essaya un bout de toilette, croyant entendre ces loques noires dire tout haut d'ou il venait. Il etait assis au milieu du banc, a cote de pauvres diables, de rodeurs echoues la, en attendant le soleil. Les nuits des Halles sont douces pour les vagabonds. Deux sergents de ville, encore en tenue de nuit, avec la capote et le kepi, marchant cote a cote, les mains derriere le dos, allaient et venaient le long du trottoir; chaque fois qu'ils passaient devant le banc, ils jetaient un coup d'oeil sur le gibier qu'ils y flairaient. Florent s'imagina qu'ils le reconnaissaient, qu'ils se consultaient pour l'arreter. Alors l'angoisse le prit. Il eut une envie folle de se lever, de courir. Mais il n'osait plus, il ne savait de quelle facon s'en aller. Et les coups d'oeil reguliers des sergents de ville, cet examen lent et froid de la police, le mettait au supplice. Enfin, il quitta le banc, se retenant pour ne pas fuir de toute la longueur de ses grandes jambes, s'eloignant pas a pas, serrant les epaules, avec l'horreur de sentir les mains rudes des sergents de ville le prendre au collet, par derriere. Il n'eut plus qu'une pensee, qu'un besoin, s'eloigner des Halles. Il attendrait, il chercherait encore, plus tard, quand le carreau serait libre. Les trois rues du carrefour, la rue Montmartre, la rue Montorgueil, la rue Turbigo, l'inquieterent: elles etaient encombrees de voitures de toutes sortes; des legumes couvraient les trottoirs. Alors, il alla devant lui, jusqu'a la rue Pierre-Lescot, ou le marche au cresson et le marche aux pommes de terre lui parurent infranchissables. Il prefera suivre la rue Rambuteau. Mais, an boulevard Sebastopol, il se heurta contre un tel embarras de tapissieres, de charrettes, de chars a bancs, qu'il revint prendre la rue Saint-Denis. La, il rentra dans les legumes. Aux deux bords, les marchands forains venaient d'installer leurs etalages, des planches posees sur de hauts paniers, et le deluge de choux, de carottes, de navets, recommencaient. Les Halles debordaient. Il essaya de sortir de ce flot qui l'atteignait dans sa fuite; il tenta la rue de la Cossonnerie, la rue Berger, le square des Innocents, la rue de la Ferronnerie, la rue des Halles. Et il s'arreta, decourage, effare, ne pouvant se degager de cette infernale ronde d'herbes qui finissaient par tourner autour de lui en le liant aux jambes de leurs minces verdures. Au loin, jusqu'a la rue de Rivoli, jusqu'a la place de l'Hotel-de-Ville, les eternelles files de roues et de betes attelees se perdaient dans le pele-mele des marchandises qu'on chargeaient; de grandes tapissieres emportaient les lots des fruitiers de tout un quartier; des chars a bancs dont les flancs craquaient, partaient pour la banlieue. Rue du Pont-Neuf, il s'egara tout a fait; il vint trebucher au milieu d'une remise de voitures a bras; des marchands des quatre saisons y paraient leur etalage roulant. Parmi eux, il reconnut Lacaille, qui prit la rue Saint-Honore, en poussant devant lui une brouettee de carottes et de choux-fleurs. Il le suivit, esperant qu'il l'aiderait a sortir de la cohue. Le pave etait devenu gras, bien que le temps fut sec: des tas de queues d'artichauts, des feuilles et des fanes, rendaient la chaussee perilleuse. Il butait a chaque pas. Il perdit Lacaille rue Vauvilliers. Du cote de la Halle-aux-Ble, les bouts de rue se barricadaient d'un nouvel obstacle de charrettes et de tombereaux. Il ne tenta plus de lutter, il etait repris par les Halles, le flot le ramenait. Il revint lentement, il se retrouva a la pointe Saint-Eustache. Maintenant il entendait le long roulement qui partait des Halles. Paris machait les bouchees a ses deux millions d'habitants. C'etait comme un grand organe central battant furieusement, jetant le sang de la vie dans toutes les veines. Bruit de machoires colossales, vacarme fait du tapage de l'approvisionnement, depuis les coups de fouet des gros revendeurs partant pour les marches de quartier, jusqu'aux savates trainantes des pauvres femmes qui vont de porte en porte offrir des salades, dans des paniers. Il entra sous une rue couverte, a gauche, dans le groupe des quatre pavillons, dont il avait remarque la grande ombre silencieuse pendant la nuit. Il esperait s'y refugier, y trouver quelque trou. Mais, a cette heure, ils s'etaient eveilles comme les autres. Il alla jusqu'au bout de la rue. Des camions arrivaient au trot, encombrant le marche de la Vallee de cageaux pleins de volailles vivantes, et de paniers carres ou des volailles mortes etaient rangees par lits profonds. Sur le trottoir oppose, d'autres camions dechargeaient des veaux entiers, emmaillottes d'une nappe, couches tout du long, comme des enfants, dans des mannes qui ne laissaient passer que les quatre moignons, ecartes et saignants. Il y avait aussi des moutons entiers, des quartiers de boeuf, des cuisseaux, des epaules. Les bouchers, avec de grands tabliers blancs, marquaient la viande d'un timbre, la voituraient, la pesaient, l'accrochaient aux barres de la criee; tandis que, le visage colle aux grilles, il regardait ces files de corps pendus, les boeufs et les moutons rouges, les veaux plus pales, taches de jaune par la graisse et les tendons, le ventre ouvert. Il passa au carreau de la triperie, parmi les tetes et les pieds de veau blafards, les tripes proprement roulees en paquets dans des boites, les cervelles rangees delicatement sur des paniers plats, les foies saignants, les rognons violatres. Il s'arreta aux longues charrettes a deux roues, couvertes d'une bache ronde, qui apportent des moities de cochon, accrochees des deux cotes aux ridelles, au-dessus d'un lit de paille; les culs des charrettes ouverts montraient des chapelles ardentes, des enfoncements de tabernacle, dans les lueurs flambantes de ces chairs regulieres et nues; et, sur le lit de paille, il y avait des boites de fer-blanc, pleines du sang des cochons. Alors Florent fut pris d'une rage sourde; l'odeur fade de la boucherie, l'odeur acre de la triperie, l'exasperaient. Il sortit de la rue couverte, il prefera revenir une fois encore sur le trottoir de la rue du Pont-Neuf. C'etait l'agonie. Le frisson du matin le prenait; il claquait des dents, il avait peur de tomber la et de rester par terre. Il chercha, ne trouva pas un coin sur un banc; il y aurait dormi, quitte a etre reveille par les sergents de ville. Puis, comme un eblouissement l'aveuglait, il s'adossa a un arbre, les yeux fermes, les oreilles bourdonnantes. La carotte crue qu'il avait avalee, sans presque la macher, lui dechirait l'estomac, et le verre de punch l'avait grise. Il etait gris de misere, de lassitude, de faim. Un feu ardent le brulait de nouveau au creux de la poitrine; il y portait les deux mains, par moments, comme pour boucher un trou par lequel il croyait sentir tout son etre s'en aller. Le trottoir avait un large balancement; sa souffrance devenait si intolerable, qu'il voulut marcher encore pour la faire taire. Il marcha devant lui, entra dans les legumes. Il s'y perdit. Il prit un etroit sentier, tourna dans un autre, dut revenir sur ses pas, se trompa, se trouva au milieu des verdures. Certains tas etaient si haut, que les gens circulaient entre deux murailles, baties de paquets et de bottes. Les tetes depassaient un peu; on les voyait filer avec la tache blanche ou noire de la coiffure; et les grandes hottes, balancees, ressemblaient, au ras des feuilles, a des nacelles d'osier nageant sur un lac de mousse. Florent se heurtait a mille obstacles, a des porteurs qui se chargeaient, a des marchandes qui discutaient de leurs voix rudes; il glissait sur le lit epais d'epluchures et de trognons qui couvrait la chaussee, il etouffait dans l'odeur puissante des feuilles ecrasees. Alors, stupide, il s'arreta, il s'abandonna aux poussees des uns, aux injures des autres; il ne fut plus qu'une chose battue, roulee, au fond de la mer montante. Une grande lachete l'envahissait. Il aurait mendie. Sa sotte fierte de la nuit l'exasperait. S'il avait accepte l'aumone de madame Francois, s'il n'avait point eu peur de Claude comme un imbecile, il ne se trouverait pas la, a raler parmi ces choux. Et il s'irritait surtout de ne pas avoir questionne le peintre, rue Pirouette. A cette heure, il etait seul, il pouvait crever, sur le pave, comme un chien perdu. Il leva une derniere fois les yeux, il regarda les Halles. Elles flambaient dans le soleil. Un grand rayon entrait par le bout de la rue couverte, au fond, trouant la masse des pavillons d'un portique de lumiere; et, battant la nappe des toitures, une pluie ardente tombait. L'enorme charpente de fonte se noyait, bleuissait, n'etait plus qu'un profil sombre sur les flammes d'incendie du levant. En haut, une vitre s'allumait, une goutte de clarte roulait jusqu'aux gouttieres, le long de la pente des larges plaques de zinc. Ce fut alors une cite tumultueuse dans une poussiere d'or volante. Le reveil avait grandi, du ronflement des maraichers, couches sous leurs limousines, au roulement plus vif des arrivages. Maintenant, la ville entiere repliait ses grilles; les carreaux bourdonnaient, les pavillons grondaient; toutes les voix donnaient, et l'on eut dit l'epanouissement magistral de cette phrase que Florent, depuis quatre heures du matin, entendait se trainer et se grossir dans l'ombre. A droite, a gauche, de tous cotes, des glapissements de criee mettaient des notes aigues de petite flute, au milieu des basses sourdes de la foule. C'etait la maree, c'etaient les beurres, c'etait la volaille, c'etait la viande. Des volees de cloche passaient, secouant derriere elles le murmure des marches qui s'ouvraient. Autour de lui, le soleil enflammait les legumes. Il ne reconnaissait plus l'aquarelle tendre des paleurs de l'aube. Les coeurs elargis des salades brulaient, la gamme du vert eclatait en vigueurs superbes, les carottes saignaient, les navets devenaient incandescents, dans ce brasier triomphal. A sa gauche, des tombereaux de choux s'eboulaient encore. Il tourna les yeux, il vit, au loin, des camions qui debouchaient toujours de la rue Turbigo. La mer continuait a monter. Il l'avait sentie a ses chevilles, puis a son ventre; elle menacait, a cette heure, de passer par-dessus sa tete. Aveugle, noye, les oreilles sonnantes, l'estomac ecrase par tout ce qu'il avait vu, devinant de nouvelles et incessantes profondeurs de nourriture, il demanda grace, et une douleur folle le prit, de mourir ainsi de faim, dans Paris gorge, dans ce reveil fulgurant des Halles. De grosses larmes chaudes jaillirent de ses yeux. Il etait arrive a une allee plus large. Deux femmes, une petite vieille et une grande seche, passerent devant lui, causant, se dirigeant vers les pavillons. -- Et vous etes venue faire vos provisions, mademoiselle Saget? demanda la grande seche. -- Oh! madame Lecoeur, si on peut dire... Vous savez, une femme seule. Je vis de rien... J'aurais voulu un petit chou-fleur, mais tout est si cher... Et le beurre, a combien, aujourd'hui? -- Trente-quatre sous... J'en ai du bien bon. Si vous voulez venir me voir... -- Oui, oui, je ne sais pas, j'ai encore un peu de graisse... Florent, faisant un effort supreme, suivait les deux femmes. Il se souvenait d'avoir entendu nommer la petite vieille par Claude, rue Pirouette; il se disait qu'il la questionnerait, quand elle aurait quitte la grande seche. -- Et votre niece? demanda mademoiselle Saget. -- La Sarriette fait ce qu'il lui plait, repondit aigrement madame Lecoeur. Elle a voulu s'etablir. Ca ne me regarde plus. Quand les hommes l'auront grugee, ce n'est pas moi qui lui donnerai un morceau de pain. -- Vous etiez si bonne pour elle... Elle devrait gagner de l'argent; les fruits sont avantageux, celle annee... Et votre beau-frere? -- Oh! lui... Madame Lecoeur pinca les levres et parut ne pas vouloir en dire davantage. -- Toujours le meme, hein? continua mademoiselle Saget. C'est un bien brave homme... Je me suis laisse dire qu'il mangeait son argent d'une facon... -- Est-ce qu'on sait s'il mange son argent! dit brutalement madame Lecoeur. C'est un cachotier, c'est un ladre, c'est un homme, voyez-vous, mademoiselle, qui me laisserait crever plutot que de me preter cent sous... Il sait parfaitement que les beurres, pas plus que les fromages et les oeufs, n'ont marche cette saison. Lui, vend toute la volaille qu'il veut... Eh bien, pas une fois, non, pas une fois, il ne m'aurait offert ses services. Je suis bien trop fiere pour accepter, vous comprenez, mais ca m'aurait fait plaisir. -- Eh! le voila, votre beau-frere, reprit mademoiselle Saget, en baissant la voix. Les deux femmes se tournerent, regarderent quelqu'un qui traversait la chaussee pour entrer sous la grande rue couverte. -- Je suis pressee, murmura madame Lecoeur, j'ai laisse ma boutique toute seule. Puis, je ne veux pas lui parler. Florent s'etait aussi retourne, machinalement. 11 vit un petit homme, carre, l'air heureux, les cheveux gris et tailles en brosse, qui tenait sous chacun de ses bras une oie grasse, dont la tete pendait et lui tapait sur les cuisses. Et, brusquement, il eut un geste de joie; il courut derriere cet homme, oubliant sa fatigue. Quand il l'eut rejoint: -- Gavard! dit-il, en lui frappant sur l'epaule. L'autre leva la tete, examina d'un air surpris cette longue figure noire qu'il ne reconnaissait pas. Puis, tout d'un coup: -- Vous! vous! s'ecria-t-il au comble de la stupefaction. Comment, c'est vous! Il manqua laisser tomber ses oies grasses. Il ne se calmait pas. Mais, ayant apercu sa belle-soeur et mademoiselle Saget, qui assistaient curieusement de loin a leur rencontre, il se remit a marcher, en disant: -- Ne restons pas la, venez... Il y a des yeux et des langues de trop. Et, sous la rue couverte, ils causerent. Florent raconta qu'il etait alle rue Pirouette. Gavard trouva cela tres-drole; il rit beaucoup, il lui apprit que son frere Quenu avait demenage et rouvert sa charcuterie a deux pas, rue Rambuteau, en face des Halles. Ce qui l'amusa encore prodigieusement, ce fut d'entendre que Florent s'etait promene tout le matin avec Claude Lantier, un drole de corps, qui etait justement le neveu de madame Quenu. Il allait le conduire a la charcuterie. Puis, quand il sut qu'il etait rentre en France avec de faux papiers, il prit toutes sortes d'airs mysterieux et graves. Il voulut marcher devant lui, a cinq pas de distance, pour ne pas eveiller l'attention. Apres avoir passe par le pavillon de la volaille, ou il accrocha ses deux oies a son etalage, il traversa la rue Rambuteau, toujours suivi par Florent. La, au milieu de la chaussee, du coin de l'oeil, il lui designa une grande et belle boutique de charcuterie. Le soleil enfilait obliquement la rue Rambuteau, allumant les facades, an milieu desquelles l'ouverture de la rue Pirouette faisait un trou noir. A l'autre bout, le grand vaisseau de Saint-Eustache etait tout dore dans la poussiere du soleil, comme une immense chasse. Et, au milieu de la cohue, du fond du carrefour, une armee de balayeurs s'avancait, sur une ligne, a coups reguliers de balai; tandis que des boueux jetaient les ordures a la fourche dans des tombereaux qui s'arretaient, tous les vingt pas, avec des bruits de vaisselles cassees. Mais Florent n'avait d'attention que pour la grande charcuterie, ouverte et flambante au soleil levant. Elle faisait presque le coin de la rue Pirouette. Elle etait une joie pour le regard. Elle riait, toute claire, avec des pointes de couleurs vives qui chantaient au milieu de la blancheur de ses marbres. L'enseigne, ou le nom de QUENU-GRADELLE luisait en grosses lettres d'or, dans un encadrement de branches et de feuilles, dessine sur un fond tendre, etait faite d'une peinture recouverte d'une glace. Les deux panneaux lateraux de la devanture, egalement peints et sous verre, representaient de petits Amours joufflus, jouant au milieu de hures, de cotelettes de porc, de guirlandes de saucisses; et ces natures mortes, ornees d'enroulements et de rosaces, avaient une telle tendresse d'aquarelle, que les viandes crues y prenaient des tons roses de confitures. Puis, dans ce cadre aimable, l'etalage montait. Il etait pose sur un lit de fines rognures de papier bleu; par endroits, des feuilles de fougere, delicatement rangees, changeaient certaines assiettes en bouquets entoures de verdure. C'etait un monde de bonnes choses, de choses fondantes, de choses grasses. D'abord, tout en bas, contre la glace, il y avait une rangee de pots de rillettes, entremeles de pots de moutarde. Les jambonneaux desosses venaient au-dessus, avec leur bonne figure ronde, jaune de chapelure, leur manche termine par un pompon vert. Ensuite arrivaient les grands plats: les langues fourrees de Strasbourg, rouges et vernies, saignantes a cote de la paleur des saucisses et des pieds de cochon; les boudins, noirs, roules comme des couleuvres bonnes filles; les andouilles, empilees deux a deux, crevant de sante; les saucissons, pareils a des echines de chantre, dans leurs chapes d'argent; les pates, tout chauds, portant les petits drapeaux de leurs etiquettes; les gros jambons, les grosses pieces de veau et de porc, glacees, et dont la gelee avait des limpidites de sucre candi. Il y avait encore de larges terrines au fond desquelles dormaient des viandes et des hachis, dans des lacs de graisse figee. Entre les assiettes, entre les plats, sur le lit de rognures bleues, se trouvaient jetes des bocaux d'aschards, de coulis, de truffes conservees, des terrines de foies gras, des boites moirees de thon et de sardines. Une caisse de fromages laiteux, et une autre caisse, pleine d'escargots bourres de beurre persille, etaient posees aux deux coins, negligemment. Enfin, tout en haut, tombant d'une barre a dents de loup, des colliers de saucisses, de saucissons, de cervelas, pendaient, symetriques, semblables a des cordons et a des glands de tentures riches; tandis que, derriere, des lambeaux de crepine mettaient leur dentelle, leur fond de guipure blanche et charnue. Et la, sur le dernier gradin de cette chapelle du ventre, au milieu des bouts de la crepine, entre deux bouquets de glaieuls pourpres, le reposoir se couronnait d'un aquarium carre, garni de rocailles, ou deux poissons rouges nageaient, continuellement. Florent sentit un frisson a fleur de peau; et il apercut une femme, sur le seuil de la boutique, dans le soleil. Elle mettait un bonheur de plus, une plenitude solide et heureuse, au milieu de toutes ces gaietes grasses. C'etait une belle femme. Elle tenait la largeur de la porte, point trop-grosse pourtant, forte de la gorge, dans la maturite de la trentaine. Elle venait de se lever, et deja ses cheveux, lisses, colles et comme vernis, lui descendaient en petits bandeaux plats sur les tempes. Cela la rendait tres-propre. Sa chairpaisible, avait cette blancheur transparente, celle peau fine et robee des personnes qui vivent d'ordinaire dans les graisses et les viandes crues. Elle etait serieuse plutot, tres-calme et tres-lente, s'egayant du regard, les levres graves. Son col de linge empese bridant sur son cou, ses manches blanches qui lui montaient jusqu'aux coudes, son tablier blanc cachant la pointe de ses souliers, ne laissaient voir que des bouts de la robe de cachemire noir, les epaules rondes, le corsage plein, dont le corset tendait l'etoffe, extremement. Dans tout ce blanc, le soleil brulait. Mais, trempee de clarte, les cheveux bleus, la chair rose, les manches et la jupe eclatantes, elle ne clignait pas les paupieres, elle prenait en toute tranquillite beate son bain de lumiere matinale, les yeux doux, riant aux Halles debordantes. Elle avait un air de grande honnetete. -- C'est la femme de votre frere, votre belle-soeur Lisa, dit Gavard a Florent. Il l'avait saluee d'un leger signe de tete. Puis, il s'enfonca dans l'allee, continuant a prendre des precautions minutieuses, ne voulant pas que Florent entrat par la boutique qui etait vide pourtant. Il etait evidemment tres-heureux de se mettre dans une aventure qu'il croyait compromettante. -- Attendez, dit-il, je vais voir si votre frere est seul... Vous entrerez, quand je taperai dans mes mains. Il poussa une porte, au fond de l'allee. Mais, lorsque Florent entendit la voix de son frere, derriere cette porte, il entra d'un bond. Quenu, qui l'adorait, se jeta a son cou. Ils s'embrassaient comme des enfants. -- Ah! saperlotte, ah! c'est toi, balbutiait Quenu, si je m'attendais, par exemple!... Je t'ai cru mort, je le disais hier encore a Lisa: " Ce pauvre Florent... " Il s'arreta, il cria, en penchant la tete dans la boutique: -- Eh! Lisa!... Lisa!... Puis, se tournant vers une petite fille qui s'etait refugiee dans un coin: -- Pauline, va donc chercher ta mere. Mais la petite ne bougea pas. C'etait une superbe enfant de cinq ans, ayant une grosse figure ronde, d'une grande ressemblance avec la belle charcutiere. Elle tenait, entre ses bras, un enorme chat jaune, qui s'abandonnait d'aise, les pattes pendantes; et elle le serrait de ses petites mains, pliant sous la charge, comme si elle eut craint que ce monsieur si mal habille ne le lui volat. Lisa arriva lentement. -- C'est Florent, c'est mon frere, repetait Quenu. Elle l'appela " monsieur, " fut tres-bonne. Elle le regardait paisiblement, de la tete aux pieds, sans montrer aucune surprise malhonnete. Ses levres seules avaient un leger pli. Et elle resta debout, finissant par sourire des embrassades de son mari. Celui-ci pourtant parut se calmer. Alors il vit la maigreur, la misere de Florent. -- Ah! mon pauvre ami, dit-il, tu n'as pas embelli, la bas... Moi, j'ai engraisse, que veux-tu! Il etait gras, en effet, trop gras pour ses trente ans. Il debordait dans sa chemise, dans son tablier, dans ses linges blancs qui l'emmaillotaient comme un enorme poupon. Sa face rasee s'etait allongee, avait pris a la longue une lointaine ressemblance avec le groin de ces cochons, de cette viande, ou ses mains s'enfoncaient et vivaient, la journee entiere. Florent le reconnaissait a peine. Il s'etait assis, il passait de son frere a la belle Lisa, a la petite Pauline. Ils suaient la sante; ils etaient superbes, carres, luisants; ils le regardaient avec l'etonnement de gens tres-gras pris d'une vague inquietude en face d'un maigre. Et le chat lui-meme, dont la peau petait de graisse, arrondissait ses yeux jaunes, l'examinait d'un air defiant. -- Tu attendras le dejeuner, n'est-ce pas? demanda Quenu. Nous mangeons de bonne heure, a dix heures. Une odeur forte de cuisine trainait. Florent revit sa nuit terrible, son arrivee dans les legumes, son agonie au milieu des Halles, cet eboulement continu de nourriture auquel il venait d'echapper. Alors, il dit a voix basse, avec un sourire doux: -- Non, j'ai faim, vois-tu. II Florent venait de commencer son droit a Paris, lorsque sa mere mourut. Elle habitait le Vigan, dans le Gard. Elle avait epouse en secondes noces un Normand, un Quenu, d'Yvetot, qu'un sous-prefet avait amene et oublie dans le Midi. Il etait reste employe a la sous-prefecture, trouvant le pays charmant, le vin bon, les femmes aimables. Une indigestion, trois ans apres le mariage, l'emporta. Il laissait pour tout heritage a sa femme un gros garcon qui lui ressemblait. La mere payait deja tres-difficilement les mois de college de son aine, Florent, l'enfant du premier lit. Il lui donnait de grandes satisfactions: il etait tres-doux, travaillait avec ardeur, remportait les premiers prix. Ce fut sur lui qu'elle mit toutes ses tendresses, tous ses espoirs. Peut-etre preferait-elle, dans ce garcon pale et mince, son premier mari, un de ces Provencaux d'une mollesse caressante, qui l'avait aimee a en mourir. Peut-etre Quenu, dont la bonne humeur l'avait d'abord seduite, s'etait-il montre trop gras, trop satisfait, trop certain de tirer de lui-meme ses meilleures joies. Elle decida que son dernier ne, le cadet, celui que les familles meridionales sacrifient souvent encore, ne ferait jamais rien de bon; elle se contenta de l'envoyer a l'ecole, chez une vieille fille sa voisine, ou le petit n'apprit guere qu'a galopiner. Les deux freres grandirent loin l'un de l'autre, en etrangers. Quand Florent arriva au Vigan, sa mere etait enterree. Elle avait exige qu'on lui cachat sa maladie jusqu'au dernier moment, pour ne pas le deranger dans ses etudes. Il trouva le petit Quenu, qui avait douze ans, sanglotant tout seul au milieu de la cuisine, assis sur une table. Un marchand de meubles, un voisin, lui conta l'agonie de la malheureuse mere. Elle en etait a ses dernieres ressources, elle s'etait tuee au travail pour que son fils put faire son droit. A un petit commerce de rubans d'un mediocre rapport, elle avait du joindre d'autres metiers qui l'occupaient fort tard. L'idee fixe de voir son Florent avocat, bien pose dans la ville, finissait par la rendre dure, avare, impitoyable pour elle-meme et pour les autres. Le petit Quenu allait avec des culottes percees, des blouses dont les manches s'effiloquaient; il ne se servait jamais a table, il attendait que sa mere lui eut coupe sa part de pain. Elle se taillait des tranches tout aussi mince. C'etait a ce regime qu'elle avait succombe, avec le desespoir immense de ne pas achever sa tache. Cette histoire fit une impression terrible sur le caractere tendre de Florent. Les larmes l'etouffaient. Il prit son frere dans ses bras, le tint serre, le baisa comme pour lui rendre l'affection dont il l'avait prive. Et il regardait ses pauvres souliers creves, ses coudes troues, ses mains sales, toute cette misere d'enfant abandonne. Il lui repetait qu'il allait l'emmener, qu'il serait heureux avec lui. Le lendemain, quand il examina la situation, il eut peur de ne pouvoir meme reserver la somme necessaire pour retourner a Paris. A aucun prix, il ne voulait rester au Vigan. Il ceda heureusement la petite boutique de rubans, ce qui lui permit de payer les dettes que sa mere, tres-rigide sur les questions d'argent, s'etait pourtant laissee peu a peu entrainer a contracter. Et comme il ne lui restait rien, le voisin, le marchand de meubles, lui offrit cinq cents francs du mobilier et du linge de la defunte. Il faisait une bonne affaire. Le jeune homme le remercia, les larmes aux yeux. Il habilla son frere a neuf, l'emmena, le soir meme. A Paris, il ne pouvait plus etre question de suivre les cours de l'Ecole de droit. Florent remit a plus tard toute ambition. Il trouva quelques lecons, s'installa avec Quenu, rue Royer-Collard, au coin de la rue Saint-Jacques, dans une grande chambre qu'il meubla de deux lits de fer, d'une armoire, d'une table et de quatre chaises. Des lors, il eut un enfant. Sa paternite le charmait. Dans les premiers temps, le soir, quand il rentrait, il essayait de donner des lecons au petit; mais celui-ci n'ecoutait guere; il avait la tete dure, refusait d'apprendre, sanglotant, regrettant l'epoque ou sa mere le laissait courir les rues. Florent, desespere, cessait la lecon, le consolait, lui promettait des vacances indefinies. Et pour s'excuser de sa faiblesse, il se disait qu'il n'avait pas pris le cher enfant avec lui dans le but de le contrarier. Ce fut sa regle de conduite, le regarder grandir en joie. Il l'adorait, etait ravi de ses rires, goutait des douceurs infinies a le sentir autour de lui, bien portant, ignorant de tout souci. Florent restait mince dans ses paletots noirs rapes, et son visage commencait a jaunir, au milieu des taquineries cruelles de l'enseignement. Quenu devenait un petit bonhomme tout rond, un peu beta, sachant a peine lire et ecrire, mais d'une belle humeur inalterable qui emplissait de gaiete la grande chambre sombre de la rue Royer-Collard. Cependant, les annees passaient. Florent, qui avait herite des devouements de sa mere, gardait Quenu au logis comme une grande fille paresseuse. Il lui evitait jusqu'aux menus soins de l'interieur; c'etait lui qui allait chercher les provisions, qui faisait le menage et la cuisine. Cela, disait-il, le tirait de ses mauvaises pensees. Il etait sombre d'ordinaire, se croyait mechant. Le soir, quand il rentrait, crotte, la tete basse de la haine des enfants des autres, il etait tout attendri par l'embrassade de ce gros et grand garcon, qu'il trouvait en train de jouer a la toupie, sur le carreau de la chambre. Quenu riait de sa maladresse a faire les omelettes et de la facon serieuse dont il mettait le pot-au-feu. La lampe eteinte, Florent redevenait triste, parfois, dans son lit. Il songeait a reprendre ses etudes de droit, il s'ingeniait pour disposer son temps de facon a suivre les cours de la Faculte. Il y parvint, fut parfaitement heureux. Mais une petite fievre qui le retint huit jours a la maison, creusa un tel trou dans leur budget et l'inquieta a un tel point, qu'il abandonna toute idee de terminer ses etudes. Son enfant grandissait. Il entra comme professeur dans une pension de la rue de l'Estrapade, aux appointements de dix-huit cents francs. C'etait une fortune. Avec de l'economie, il allait mettre de l'argent de cote pour etablir Quenu. A dix-huit ans, il le traitait encore en demoiselle qu'il faut doter. Pendant la courte maladie de son frere, Quenu, lui aussi, avait fait des reflexions. Un matin, il declara qu'il voulait travailler, qu'il etait assez grand pour gagner sa vie. Florent fut profondement touche. Il v avait, en face d'eux, de l'autre cote de la rue, un horloger en chambre que l'enfant voyait toute la journee, dans la clarte crue de la fenetre, penche sur sa petite table, maniant des choses delicates, les regardant a la loupe, patiemment. Il fut seduit, il pretendit qu'il avait du gout pour l'horlogerie. Mais, au bout de quinze jours, il devint inquiet, il pleura comme un garcon de dix ans, trouvant que c'etait trop complique, que jamais il ne saurait " toutes les petites betises qui entrent dans une montre. " Maintenant, il prefererait etre serrurier. La serrurerie le fatigua. En deux annees, il tenta plus de dix metiers. Florent pensait qu'il avait raison, qu'il ne faut pas se mettre dans un etat a contre-coeur. Seulement, le beau devouement de Queuu, qui voulait gagner sa vie, coutait cher au menage des deux jeunes gens. Depuis qu'il courait les ateliers, c'etait sans cesse des depenses nouvelles, des frais de vetements, de nourriture prise au dehors, de bienvenue payee aux camarades. Les dix-huit cents francs de Florent ne suffisaient plus. Il avait du prendre deux lecons qu'il donnait le soir. Pendant huit ans, il porta la meme redingote. Les deux freres s'etaient fait un ami. La maison avait une facade sur la rue Saint-Jacques, et la s'ouvrait une grande rotisserie, tenue par un digne homme nomme Gavard, dont la femme se mourait de la poitrine, au milieu de l'odeur grasse des volailles. Quand Florent rentrait trop tard pour faire cuire quelque bout de viande, il achetait en bas un morceau de dinde ou un morceau d'oie de douze sous. C'etait des jours de grand regal. Gavard finit par s'interesser a ce garcon maigre, il connut son histoire, il attira le petit. Et bientot Quenu ne quitta plus la rotisserie. Des que son frere partait, il descendait, il s'installait au fond de la boutique, ravi des quatre broches gigantesques qui tournaient avec un bruit doux, devant les hautes flammes claires. Les larges cuivres de la cheminee luisaient, les volailles fumaient, la graisse chantait dans la lechefrite, les broches finissaient par causer entre elles, par adresser des mots aimables a Quenu, qui, une longue cuiller a la main, arrosait devotement les ventres dores des oies rondes et des grandes dindes. Il restait des heures, tout rouge des clarte dansantes de la flambee, un peu abeti, riant vaguement aux grosses betes qui cuisaient; et il ne se reveillait que lorsqu'on debrochait. Les volailles tombaient dans les plats; les broches sortaient des ventres, toutes fumantes; les ventres se vidaient, laissant couler le jus par les trous du derriere et de la gorge, emplissant la boutique d'une odeur forte de roti. Alors, l'enfant, debout, suivant des yeux l'operation, battait des mains, parlait aux volailles, leur disait qu'elles etaient bien bonnes, qu'on les mangerait, que les chats n'auraient que les os. Et il tressautait, quand Gavard lui donnait une tartine de pain, qu'il mettait mijoter dans la leche-frite, pendant une demi-heure. Ce fut la sans doute que Quenu prit l'amour de la cuisine. Plus tard, apres avoir essaye de tous les metiers, il revint fatalement aux betes qu'on debroche, aux jus qui forcent a se lecher les doigts. Il craignait d'abord de contrarier son frere, petit mangeur parlant des bonnes choses avec un dedain d'homme ignorant. Puis, voyant Florent l'ecouter, lorsqu'il lui expliquait quelque plat tres complique, il lui avoua sa vocation, il entra dans un grand restaurant. Des lors, la vie des deux freres fut reglee. Ils continuerent a habiter la chambre de la rue Royer-Collard, ou ils se retrouvaient chaque soir: l'un, la face rejouie par ses fourneaux; l'autre, le visage battu de sa misere de professeur crotte. Florent gardait sa defroque noire, s'oubliait sur les devoirs de ses eleves, tandis que Quenu, pour se mettre a l'aise, reprenait son tablier, sa veste blanche et son bonnet blanc de marmiton, tournant autour du poele, s'amusant a quelque friandise cuite au four. Et parfois ils souriaient de se voir ainsi, l'un tout blanc, l'autre tout noir. La vaste piece semblait moitie fachee, moitie joyeuse, de ce deuil et de cette gaiete. Jamais menage plus disparate ne s'entendit mieux. L'aine avait beau maigrir, brule par les ardeurs de son pere; le cadet avait beau engraisser, en digne fils de Normand; ils s'aimaient dans leur mere commune, dans cette femme qui n'etait que tendresse. Ils avaient un parent, a Paris, un frere de leur mere, un Gradelle, etabli charcutier, rue Pirouette, dans le quartier des Halles. C'etait un gros avare, un homme brutal, qui les recut comme des meurt-de-faim, la premiere fois qu'ils se presenterent chez lui. Ils y retournerent rarement. Le jour de la fete du bonhomme, Quenu lui portait un bouquet, et en recevait une piece de dix sous. Florent, d'une fierte maladive, souffrait, lorsque Gradelle examinait sa redingote mince, de l'oeil inquiet et soupconneux d'un ladre qui flaire la demande d'un diner ou d'une piece de cent sous. Il eut la naivete, un jour, de changer chez son oncle un billet de cent francs. L'oncle eut moins peur, en voyant venir les petits, comme il les appelait. Mais les amities en resterent la. Ces annees furent pour Florent un long reve doux et triste. Il gouta toutes les joies ameres du devouement. Au logis, il n'avait que des tendresses. Dehors, dans les humiliations de ses eleves, dans le coudoiement des trottoirs, il se sentait devenir mauvais. Ses ambitions mortes s'aigrissaient. Il lui fallut de longs mois pour plier les epaules et accepter ses souffrances d'homme laid, mediocre et pauvre. Voulant echapper aux tentations de mechancete, il se jeta en pleine bonte ideale, il se crea un refuge de justice et de verite absolues. Ce fut alors qu'il devint republicain; il entra dans la republique comme les filles desesperees entrent au couvent. Et ne trouvant pas une republique assez tiede, assez silencieuse, pour endormir ses maux, il s'en crea une. Les livres lui deplaisaient; tout ce papier noirci, au milieu duquel il vivait, lui rappelait la classe puante, les boulettes de papier mache des gamins, la torture des longues heures steriles. Puis, les livres ne lui parlaient que de revolte, le poussaient a l'orgueil, et c'etait d'oubli et de paix dont il se sentait l'imperieux besoin. Se bercer, s'endormir, rever qu'il etait parfaitement heureux, que le monde allait le devenir, batir la cite republicaine ou il aurait voulu vivre: telle fut sa recreation, l'oeuvre eternellement reprise de ses heures libres. Il ne lisait plus, en dehors des necessites de l'enseignement; il remontait la rue Saint-Jacques, jusqu'aux boulevards exterieurs, faisait une grande course parfois, revenait par la barriere d'Italie; et, tout le long de la route, les yeux sur le quartier Mouffetard etale a ses pieds, il arrangeait des mesures morales, des projets de loi humanitaires, qui auraient change cette ville souffrante en une ville de beatitude. Quand les journees de fevrier ensanglanterent Paris, il fut navre, il courut les clubs, demandant le rachat de ce sang " par le baiser fraternel des republicains du monde entier. " Il devint un de ces orateurs illumines qui precherent la revolution comme une religion nouvelle, toute de douceur et de redemption. Il fallut les journees de decembre pour le tirer de sa tendresse universelle. Il etait desarme. Il se laissa prendre comme un mouton, et fut traite en loup. Quand il s'eveilla de son sermon sur la fraternite, il crevait la faim sur la dalle froide d'une casemate de Bicetre. Quenu, qui avait alors vingt-deux ans, fut pris d'une angoisse mortelle, en ne voyant pas rentrer son frere. Le lendemain, il alla chercher, au cimetiere Montmartre, parmi les morts du boulevard, qu'on avait alignes sous de la paille; les tetes passaient, affreuses. Le coeur lui manquait, les larmes l'aveuglaient, il dut revenir a deux reprises, le long de la file. Enfin, a la prefecture de police, au bout de huit grands jours, il apprit que son frere etait prisonnier. Il ne put le voir. Comme il insistait, on le menaca de l'arreter lui-meme. Il courut alors chez l'oncle Gradelle, qui etait un personnage pour lui, esperant le determiner a sauver Florent. Mais l'oncle Gradelle s'emporta, pretendit que c'etait bien fait, que ce grand imbecile n'avait pas besoin de se fourrer avec ces canailles de republicains; il ajouta meme que Florent devait mal tourner, que cela etait ecrit sur sa figure. Quenu pleurait toutes les larmes de son corps. Il restait la, suffoquant. L'oncle, un peu honteux, sentant qu'il devait faire quelque chose pour ce pauvre garcon, lui offrit de le prendre avec lui. Il le savait bon cuisinier, et avait besoin d'un aide. Quenu redoutait tellement de rentrer seul dans la grande chambre de la rue Royer-Collard, qu'il accepta. Il coucha chez son oncle, le soir meme, tout en haut, au fond d'un trou noir ou il pouvait a peine s'allonger. Il y pleura moins qu'il n'aurait pleure en face du lit vide de son frere. Il reussit enfin a voir Florent. Mais, en revenant de Bicetre, il dut se coucher; une fievre le tint pendant pres de trois semaines dans une somnolence hebetee. Ce fut sa premiere et sa seule maladie. Gradelle envoyait son republicain de neveu a tous les diables. Quand il connut son depart pour Cayenne, un matin, il tapa dans les mains de Quenu, l'eveilla, lui annonca brutalement cette nouvelle, provoqua une telle crise, que le lendemain le jeune homme etait debout. Sa douleur se fondit; ses chairs molles semblerent boire ses dernieres larmes. Un mois plus tard, il riait, s'irritait, tout triste d'avoir ri; puis la belle humeur l'emportait, et il riait sans savoir. Il apprit la charcuterie. Il y goutait plus de jouissances encore que dans la cuisine. Mais l'oncle Gradelle lui disait qu'il ne devait pas trop negliger ses casseroles, qu'un charcutier bon cuisinier etait rare, que c'etait une chance d'avoir passe par un restaurant avant d'entrer chez lui. Il utilisait ses talents, d'ailleurs; il lui faisait faire des diners pour la ville, le chargeait particulierement des grillades et des cotelettes de porc aux cornichons. Comme le jeune homme lui rendait de reels services, il l'aima a sa maniere, lui pincant les bras, les jours de belle humeur. Il avait vendu le pauvre mobilier de la rue Royer-Collard, et en gardait l'argent, quarante et quelques francs, pour que ce farceur de Quenu, disait-il, ne le jetat pas par les fenetres. Il finit pourtant par lui donner chaque mois six francs pour ses menus plaisirs. Quenu, serre d'argent, brutalise parfois, etait parfaitement heureux. Il aimait qu'on lui machat sa vie. Florent l'avait trop eleve en fille paresseuse. Puis, il s'etait fait une amie chez l'oncle Gradelle. Quand celui-ci perdit sa femme, il dut prendre une fille, pour le comptoir. Il la choisit bien portante, appetissante, sachant que cela egaye le client et fait honneur aux viandes cuites, il connaissait, rue Cuvier, pres du Jardin des Plantes, une dame veuve, dont le mari avait eu la direction des postes a Plassans, une sous-prefecture du Midi. Cette dame, qui vivait d'une petite rente viagere, tres-modestement, avait amene de cette ville une grosse et belle enfant, qu'elle traitait comme sa propre fille. Lisa la soignait d'un air placide, avec une humeur egale, un peu serieuse, tout a fait belle quand elle souriait. Son grand charme venait de la facon exquise dont elle placait son rare sourire. Alors, son regard etait une caresse, sa gravite ordinaire donnait un prix inestimable a cette science soudaine de seduction. La vieille dame disait souvent qu'un sourire de Lisa la conduirait en enfer. Lorsqu'un asthme l'emporta, elle laissa a sa fille d'adoption toutes ses economies, une dizaine de mille francs. Lisa resta huit jours seule dans le logement de la rue Cuvier; ce fut la que Gradelle vint la chercher. Il la connaissait pour l'avoir souvent vue avec sa maitresse, quand cette derniere lui rendait visite, rue Pirouette. Mais, a l'enterrement, elle lui parut si embellie, si solidement batie, qu'il alla jusqu'au cimetiere. Pendant qu'on descendait le cercueil, il reflechissait qu'elle serait superbe dans la charcuterie. Il se tatait, se disait qu'il lui offrirait bien trente francs par mois, avec le logement et la nourriture. Lorsqu'il lui fit des propositions, elle demanda vingt-quatre heures pour lui rendre reponse. Puis, un matin, elle arriva avec son petit paquet, et ses dix mille francs, dans son corsage. Un mois plus tard, la maison lui appartenait, Gradelle, Quenu, jusqu'au dernier des marmitons. Quenu, surtout, se serait hache les doigts pour elle. Quand elle venait a sourire, il restait la, riant d'aise lui-meme a la regarder. Lisa, qui etait la fille ainee des Macquart, de Plassans, avait encore son pere. Elle le disait a l'etranger, ne lui ecrivait jamais. Parfois, elle laissait seulement echapper que sa mere etait, de son vivant, une rude travailleuse, et qu'elle tenait d'elle. Elle se montrait, en effet, tres-patiente au travail. Mais elle ajoutait que la brave femme avait eu une belle constance de se tuer pour faire aller le menage. Elle parlait alors des devoirs de la femme et des devoirs du mari, tres-sagement, d'une facon honnete, qui ravissait Quenu. Il lui affirmait qu'il avait absolument ses idees. Les idees de Lisa etaient que tout le monde doit travailler pour manger; que chacun est charge de son propre bonheur; qu'on fait le mal en encourageant la paresse; enfin, que, s'il y a des malheureux, c'est tant pis pour les faineants. C'etait la une condamnation tres-nette de l'ivrognerie, des flaneries legendaires du vieux Macquart. Et, a son insu, Macquart parlait haut en elle; elle n'etait qu'une Macquart rangee, raisonnable, logique avec ses besoins de bien-etre, ayant compris que la meilleure facon de s'endormir dans une tiedeur heureuse est encore de se faire soi-meme un lit de beatitude. Elle donnait a cette couche moelleuse toutes ses heures, toutes ses pensees. Des l'age de six ans, elle consentait a rester bien sage sur sa petite chaise, la journee entiere, a la condition qu'on la recompenserait d'un gateau le soir. Chez le charcutier Gradelle, Lisa continua sa vie calme, reguliere, eclairee par ses beaux sourires. Elle n'avait pas accepte l'offre du bonhomme a l'aventure; elle savait trouver en lui un chaperon, elle pressentait peut-etre, dans cette boutique sombre de la rue Pirouette, avec le flair des personnes chanceuses, l'avenir solide qu'elle revait, une vie de jouissances saines, un travail sans fatigue, dont chaque heure amenat la recompense. Elle soigna son comptoir avec les soins tranquilles qu'elle avait donnes a la veuve du directeur des postes. Bientot la proprete des tabliers de Lisa fut proverbiale dans le quartier. L'oncle Gradelle etait si content de cette belle fille, qu'il disait parfois a Quenu, en ficelant ses saucissons: -- Si je n'avais pas soixante ans passes, ma parole d'honneur, je ferais la betise de l'epouser... C'est de l'or en barre, mon garcon, une femme comme ca dans le commerce. Quenu rencherissait. Il rit pourtant a belles dents, un jour qu'un voisin l'accusa d'etre amoureux de Lisa. Cela ne le tourmentait guere. Ils etaient tres-bons amis. Le soir, ils montaient ensemble se coucher. Lisa occupait, a cote du trou noir ou s'allongeait le jeune homme, une petite chambre qu'elle avait rendue toute claire, en l'ornant partout de rideaux de mousseline. Ils restaient la, un instant, sur le palier, leur bougeoir a la main, causant, mettant la clef dans la serrure. Et ils refermaient leur porte, disant amicalement: -- Bonsoir, mademoiselle Lisa. -- Bonsoir, monsieur Quenu. Quenu se mettait au lit en ecoutant Lisa faire son petit menage. La cloison etait si mince, qu'il pouvait suivre chacun de ses mouvements. Il pensait: " Tiens, elle tire les rideaux de sa fenetre. Qu'est-ce qu'elle peut bien faire devant sa commode? La voila qui s'asseoit et qui ote ses bottines. Ma foi, bonsoir, elle a souffle sa bougie. Dormons. " Et, s'il entendait craquer le lit, il murmurait en riant: " Fichtre! elle n'est pas legere, mademoiselle Lisa. " Cette idee l'egayait; il finissait par s'endormir, en songeant aux jambons et aux bandes de petit sale qu'il devait preparer le lendemain. Cela dura un an, sans une rougeur de Lisa, sans un embarras de Quenu. Le matin, au fort du travail, lorsque la jeune fille venait a la cuisine, leurs mains se rencontraient au milieu des hachis. Elle l'aidait parfois, elle tenait les boyaux de ses doigts poteles, pendant qu'il les bourrait de viandes et de lardons. Ou bien ils goutaient ensemble la chair crue des saucisses, du bout de la langue, pour voir si elle etait convenablement epicee. Elle etait de bon conseil, connaissait des recettes du Midi, qu'il experimenta avec succes. Souvent, il la sentait derriere son epaule, regardant au fond des marmites, s'approchant si pres, qu'il avait sa forte gorge dans le dos. Elle lui passait une cuiller, un plat. Le grand feu leur mettait le sang sous la peau. Lui, pour rien au monde, n'aurait cesse de tourner les bouillies grasses qui s'epaississaient sur le fourneau; tandis que, toute grave, elle discutait le degre de cuisson. L'apres-midi, lorsque la boutique se vidait, ils causaient tranquillement, pendant des heures. Elle restait dans son comptoir, un peu renversee, tricotant d'une facon douce et reguliere. Il s'asseyait sur un billot, les jambes ballantes, tapant des talons contre le bloc de chene. Et ils s'entendaient a merveille; ils parlaient de tout, le plus ordinairement de cuisine, et puis de l'oncle Gradelle, et encore du quartier. Elle lui racontait des histoires comme a un enfant; elle en savait de tres-jolies, des legendes miraculeuses, pleines d'agneaux et de petits anges, qu'elle disait d'une voix flutee, avec son grand air serieux. Si quelque cliente entrait, pour ne pas se deranger, elle demandait au jeune homme le pot du saindoux ou la boite des escargots. A onze heures, ils remontaient se coucher, lentement, comme la veille. Puis, en refermant leur porte, de leur voix calme: -- Bonsoir, mademoiselle Lisa. -- Bonsoir, monsieur Quenu. Un matin, l'oncle Gradelle fut foudroye par une attaque d'apoplexie, en preparant une galantine. Il tomba le nez sur la table a hacher. Lisa ne perdit pas son sang-froid. Elle dit qu'il ne faillait pas laisser le mort au beau milieu de la cuisine; elle le fit porter au fond, dans un cabinet ou l'oncle couchait. Puis, elle arrangea une histoire avec les garcons; l'oncle devait etre mort dans son lit, si l'on ne voulait pas degouter le quartier et perdre la clientele. Quenu aida a porter le mort, stupide, tres-etonne de ne pas trouver de larmes. Plus tard, Lisa et lui pleurerent ensemble. Il etait seul heritier, avec son frere Florent. Les commeres des rues voisines donnaient au vieux Gradelle une fortune considerable. La verite fut qu'on ne decouvrit pas un ecu d'argent sonnant. Lisa resta inquiete. Quenu la voyait reflechir, regarder autour d'elle du matin au soir, comme si elle avait perdu quelque chose. Enfin, elle decida un grand nettoyage, pretendant qu'on jasait, que l'histoire de la mort du vieux courait, qu'il fallait montrer une grande proprete. Une apres-midi, comme elle etait depuis deux heures a la cave, ou elle lavait elle-meme les cuves a saler, elle reparut, tenant quelque chose dans son tablier. Quenu hachait des foies de cochon. Elle attendit qu'il eut fini, causant avec lui d'une voix indifferente. Mais ses yeux avaient un eclat extraordinaire, elle sourit de son beau sourire, en lui disant qu'elle voulait lui parler. Elle monta l'escalier, peniblement, les cuisses genees par la chose qu'elle portait, et qui tendait son tablier a le crever. Au troisieme etage, elle soufflait, elle dut s'appuyer un instant contre la rampe. Quenu, etonne, la suivit sans mot dire, jusque dans sa chambre. C'etait la premiere fois qu'elle l'invitait a y entrer. Elle ferma la porte; et, lachant les coins du tablier que ses doigts roidis ne pouvaient plus tenir, elle laissa rouler doucement sur son lit une pluie de pieces d'argent et de pieces d'or. Elle avait trouve, au fond d'un saloir, le tresor de l'oncle Gradelle. Le tas fit un grand trou, dans ce lit delicat et moelleux de jeune fille. La joie de Lisa et de Quenu fut recueillie. Ils s'assirent sur le bord du lit, Lisa a la tete, Quenu au pied, aux deux cotes du tas; et ils compterent l'argent sur la couverture, pour ne pas faire de bruit. Il y avait quarante mille francs d'or, trois mille francs d'argent, et, dans un etui de fer-blanc, quarante-deux mille francs en billets de Banque. Ils mirent deux bonnes heures pour additionner tout cela. Les mains de Quenu tremblaient un peu. Ce fut Lisa qui fit le plus de besogne. Ils rangeaient les piles d'or sur l'oreiller, laissant l'argent dans le trou de la couverture. Quand ils eurent trouve le chiffre, enorme pour eux, de quatre-vingt-cinq mille francs, ils causerent. Naturellement, ils parlerent de l'avenir, de leur mariage, sans qu'il eut jamais ete question d'amour entre eux. Cet argent semblait leur delier la langue. Ils s'etaient enfonces davantage, s'adossant au mur de la ruelle, sous les rideaux de mousseline blanche, les jambes un peu allongees: et comme, en bavardant, leurs mains fouillaient l'argent, elles s'y etaient rencontrees, s'oubliant l'une dans l'autre, au milieu des pieces de cent sous. Le crepuscule les surprit. Alors seulement Lisa rougit de se voir a cote de ce garcon. Ils avaient bouleverse le lit, les draps pendaient, l'or, sur l'oreiller qui les separait, faisait des creux, comme si des tetes s'y etaient roulees, chaudes de passion. Ils se leverent genes, de l'air confus de deux amoureux qui viennent de commettre une premiere faute. Ce lit defait, avec tout cet argent, les accusait d'une joie defendue, qu'ils avaient goutee, la porte close. Ce fut leur chute, a eux. Lisa, qui rattachait ses vetements comme si elle avait fait le mal, alla chercher ses dix mille francs. Queuu voulut qu'elle les mit avec les quatre-vingt-cinq mille francs de l'oncle; il mela les deux sommes en riant, en disant que l'argent, lui aussi, devait se fiancer; et il fut convenu que ce serait Lisa qui garderait " le magot " dans sa commode. Quand elle l'eut serre et qu'elle eut refait le lit, ils descendirent paisiblement. Ils etaient mari et femme. Le mariage eut lieu le mois suivant. Le quartier le trouva naturel, tout a fait convenable. On connaissait vaguement l'histoire du tresor, la probite de Lisa etait un sujet d'eloges sans fin; apres tout, elle pouvait ne rien dire a Quenu, garder les ecus pour elle; si elle avait parle, c'etait par honnetete pure, puisque personne ne l'avait vue. Elle meritait bien que Quenu l'epousat. Ce Quenu avait de la chance, il n'etait pas beau, et il trouvait une belle femme qui lui deterrait une fortune. L'admiration alla si loin, qu'on finit par dire tout bas que " Lisa etait vraiment bete d'avoir fait ce qu'elle avait fait. " Lisa souriait, quand on lui parlait de ces choses a mots couverts. Elle et son mari vivaient comme auparavant, dans une bonne amitie, dans une paix heureuse. Elle l'aidait, rencontrait ses mains au milieu des hachis, se penchait au-dessus de son epaule pour visiter d'un coup d'oeil les marmites. Et ce n'etait toujours que le grand feu de la cuisine qui leur mettait le sang sous la peau. Cependant, Lisa etait une femme intelligente qui comprit vite la sottise de laisser dormir leurs quatre-vingt quinze mille francs dans le tiroir de la commode. Quenu les aurait volontiers remis au fond du saloir, en attendant d'en avoir gagne autant; ils se seraient alors retires a Suresnes, un coin de la banlieue qu'ils aimaient. Mais elle avait d'autres ambitions. La rue Pirouette blessait ses idees de proprete, son besoin d'air, de lumiere, de sante robuste. La boutique, ou l'oncle Gradelle avait amasse son tresor, sou a sou, etait une sorte de boyau noir, une de ces charcuteries douteuses des vieux quartiers, dont les dalles usees gardent l'odeur forte des viandes, malgre les lavages; et la jeune femme revait une de ces claires boutiques modernes, d'une richesse de salon, mettant la limpidite de leurs glaces sur le trottoir d'une large rue. Ce n'etait pas, d'ailleurs, l'envie mesquine de faire la dame, derriere un comptoir; elle avait une conscience tres-nette des necessites luxueuses du nouveau commerce. Quenu fut effraye, la premiere fois, quand elle lui parla de demenager et de depenser une partie de leur argent a decorer un magasin. Elle haussait doucement les epaules, en souriant. Un jour, comme la nuit tombait et que la charcuterie etait noire, les deux epoux entendirent, devant leur porte, une femme du quartier qui disait a une autre: -- Ah bien! non, je ne me fournis plus chez eux, je ne leur prendrais pas un bout de boudin, voyez-vous, ma chere... Il y a eu un mort dans leur cuisine. Quenu en pleura. Cette histoire d'un mort dans sa cuisine faisait du chemin. Il finissait par rougir devant les clients, quand il les voyait flairer de trop pres sa marchandise. Ce fut lui qui reparla a sa femme de son idee de demenagement. Elle s'etait occupee, sans rien dire, de la nouvelle boutique; elle en avait trouve une, a deux pas, rue Rambuteau, situee merveilleusement. Les Halles centrales qu'on ouvrait en face, tripleraient la clientele, feraient connaitre la maison des quatre coins de Paris. Quenu se laissa entrainer a des depenses folles; il mit plus de trente mille francs en marbres, en glaces et en dorures. Lisa passait des heures avec les ouvriers, donnait son avis sur les plus minces details. Quand elle put enfin s'installer dans son comptoir, on vint en procession acheter chez eux, uniquement pour voir la boutique. Le revetement des murs etait tout en marbre blanc; au plafond, une immense glace carree s'encadrait dans un large lambris dore et tres-orne, laissant pendre, au milieu, un lustre a quatre branches; et, derriere le comptoir, tenant le panneau entier, a gauche encore, et au fond, d'autres glaces, prises entre les plaques de marbre, mettaient des lacs de clarte, des portes qui semblaient s'ouvrir sur d'autres salles, a l'infini, toutes emplies des viandes etalees. A droite, le comptoir, tres-grand, fut surtout trouve d'un beau travail; des losanges de marbre rose y dessinaient des medaillons symetriques. A terre, il y avait, comme dallage, des carreaux blancs et roses, alternes, avec une grecque rouge sombre pour bordure. Le quartier fut fier de sa charcuterie, personne ne songea plus a parler de la cuisine de la rue Pirouette, ou il y avait eu un mort. Pendant un mois, les voisines s'arreterent sur le trottoir, pour regarder Lisa, a travers les cervelas et les crepines de l'etalage. On s'emerveillait de sa chair blanche et rosee, autant que des marbres. Elle parut l'ame, la clarte vivante, l'idole saine et solide de la charcuterie; et on ne la nomma plus que la belle Lisa. A droite de la boutique, se trouvait la salle a manger, une piece tres-propre, avec un buffet, une table et des chaises cannees de chene clair. La natte qui couvrait le parquet, le papier jaune tendre. La toile ciree imitant le chene, la rendaient un peu froide, egayee seulement par les luisants d'une suspension de cuivre tombant du plafond, elargissant, au-dessus de la table, son grand abat-jour de porcelaine transparente. Une porte de la salle a manger donnait dans la vaste cuisine carree. Et, au bout de celle-ci, il y avait une petite cour dallee, qui servait de debarras, encombree de terrines, de tonneaux, d'ustensiles hors d'usage; a gauche de la fontaine, les pots de fleurs fanees de l'etalage achevaient d'agoniser, le long de la gargouille ou l'on jetait les eaux grasses. Les affaires furent excellentes. Quenu, que les avances avaient epouvante, eprouvait presque du respect pour sa femme, qui, selon lui, " etait une forte tete. " Au bout de cinq ans, ils avaient pres de quatre-vingt mille francs places en bonnes rentes. Lisa expliquait qu'ils n'etaient pas ambitieux, qu'ils ne tenaient pas a entasser trop vite; sans cela, elle aurait fait gagner a son mari " des mille et des cents, " en le poussant dans le commerce en gros des cochons. Ils etaient jeunes encore, ils avaient du temps devant eux; puis, ils n'aimaient pas le travail salope, ils voulaient travailler a leur aise, sans se maigrir de soucis, en bonnes gens qui tiennent bien a vivre. -- Tenez, ajoutait Lisa, dans ses heures d'expansion, j'ai un cousin a Paris... Je ne le vois pas, les deux familles sont brouillees. Il a pris le nom de Saccard, pour faire oublier certaines choses... Eh bien, ce cousin, m'a-t-on dit, gagne des millions. Ca ne vit pas, ca se brule le sang, c'est toujours par voies et par chemins, au milieu de trafics d'enfer. Il est impossible, n'est-ce pas? que ca mange tranquillement son diner, le soir. Nous autres, nous savons au moins ce que nous mangeons, nous n'avons pas ces tracasseries. On n'aime l'argent que parce qu'il en faut pour vivre. On tient au bien-etre, c'est naturel. Quant a gagner pour gagner, a se donner plus de mal qu'on ne goutera ensuite de plaisir, ma parole, j'aimerais mieux me croiser les bras... Et puis, je voudrais bien les voir ses millions, a mon cousin. Je ne crois pas aux millions comme ca. Je l'ai apercu, l'autre jour, en voiture; il etait tout jaune, il avait l'air joliment sournois. Un homme qui gagne de l'argent n'a pas une mine de cette couleur-la. Enfin, ca le regarde... Nous preferons ne gagner que cent sous, et profiter des cent sous. Le menage profitait, en effet. Ils avaient eu une fille, des la premiere annee de leur mariage. A eux trois, ils rejouissaient les yeux. La maison allait largement, heureusement, sans trop de fatigue, comme le voulait Lisa. Elle avait soigneusement ecarte toutes les causes possibles de trouble, laissant couler les journees au milieu de cet air gras, de cette prosperite alourdie. C'etait un coin de bonheur raisonne, une mangeoire confortable, ou la mere, le pere et la fille s'etaient mis a l'engrais. Quenu seul avait des tristesses parfois, quand il songeait a son pauvre Florent. Jusqu'en 1856, il recut des lettres de lui, de loin en loin. Puis, les lettres cesserent; il apprit par un journal que trois deportes avaient voulu s'evader du l'ile du Diable et s'etaient noyes avant d'atteindre la cote. A la prefecture de police, on ne put lui donner de renseignements precis; son frere devait etre mort. Il conserva pourtant quelque espoir; mais les mois se passerent. Florent, qui battait la Guyane hollandaise, se gardait d'ecrire, esperant toujours rentrer en France. Quenu finit par le pleurer comme un mort auquel on n'a pu dire adieu. Lisa ne connaissait pas Florent. Elle trouvait de tres-bonnes paroles toutes les fois que son mari se desesperait devant elle; elle le laissait lui raconter pour la centieme fois des histoires de jeunesse, la grande chambre de la rue Royer-Collard, les trente-six metiers qu'il avait appris, les friandises qu'il faisait cuire dans le poele, tout habille de blanc, tandis que Florent etait tout habille de noir. Elle l'ecoutait tranquillement, avec des complaisances infinies. Ce fut au milieu de ces joies sagement cultivees et muries que Florent tomba, un matin de septembre, a l'heure ou Lisa prenait son bain de soleil matinal, et ou Quenu, les yeux gros encore de sommeil, mettait paresseusement les doigts dans les graisses figees de la veille. La charcuterie fut toute bouleversee. Gavard voulut qu'on cachat " le proscrit, " comme il le nommait, en gonflant un peu les joues. Lisa, plus pale et plus grave que d'ordinaire, le fit enfin monter au cinquieme, ou elle lui donna la chambre de sa fille de boutique. Quenu avait coupe du pain et du jambon. Mais Florent put a peine manger; il etait pris de vertiges et de nausees; il se coucha, resta cinq jours au lit, avec un gros delire, un commencement de fievre cerebrale, qui fut heureusement combattu avec energie. Quand il revint a lui, il apercut Lisa a son chevet, remuant sans bruit une cuiller dans une tasse. Comme il voulait la remercier, elle lui dit qu'il devait se tenir tranquille, qu'on causerait plus tard. Au bout de trois jours, le malade fut sur pied. Alors, un matin, Quenu monta le chercher en lui disant que Lisa les attendait, au premier, dans sa chambre. Ils occupaient la un petit appartement, trois pieces et un cabinet. Il fallait traverser une piece nue, ou il n'y avait que des chaises, puis un petit salon, dont le meuble, cache sous des housses blanches, dormait discretement dans le demi-jour des persiennes toujours tirees, pour que la clarte trop vive ne mangeat pas le bleu tendre du reps, et l'on arrivait a la chambre a coucher, la seule piece habitee, meublee d'acajou, tres-confortable. Le lit surtout etait surprenant, avec ses quatre matelas, ses quatre oreillers, ses epaisseurs de couvertures, son edredon, son assoupissement ventru au fond de l'alcove moite. C'etait un lit fait pour dormir. L'armoire a glace, la toilette-commode, le gueridon couvert d'une dentelle au crochet, les chaises protegees par des carres de guipure, mettaient la un luxe bourgeois net et solide. Contre le mur de gauche, aux deux cotes de la cheminee, garnie de vases a paysages montes sur cuivre, et d'une pendule representant un Gutenberg pensif, tout dore, le doigt appuye sur un livre, etaient pendus les portraits a l'huile de Quenu et de Lisa, dans des cadres ovales, tres-charges d'ornements. Quenu souriait; Lisa avait l'air comme il faut; tous deux en noir, la figure lavee, delayee, d'un rose fluide et d'un dessin flatteur. Une moquette ou des rosaces compliquees se melaient a des etoiles cachait le parquet. Devant le lit, s'allongeait un de ces tapis de mousse, fait de longs brins de laine frises, oeuvre de patience que la belle charcutiere avait tricotee dans sou comptoir. Mais ce qui etonnait, au milieu de ces choses neuves, c'etait, adosse au mur de droite, un grand secretaire, carre, trapu, qu'on avait fait revernir, sans pouvoir reparer les ebrechures du marbre, ni cacher les eraflures de l'acajou noir de vieillesse. Lisa avait voulu conserver ce meuble, dont l'oncle Gradelle s'etait servi pendant plus de quarante ans; elle disait qu'il leur porterait bonheur. A la verite, il avait des ferrures terribles, une serrure de prison, et il etait si lourd qu'on ne pouvait le bouger de place. Lorsque Florent et Quenu entrerent, Lisa, assise devant le tablier baisse du secretaire, ecrivait, alignait des chiffres, d'une grosse ecriture ronde, tres-lisible. Elle fit un signe pour qu'on ne la derangeat pas. Les deux hommes s'assirent. Florent, surpris, regardait la chambre, les deux portraits, la pendule, le lit. -- Voici, dit enfin Lisa, apres avoir verifie posement toute une page de calculs. Ecoutez-moi... Nous avons des comptes a vous rendre, mon cher Florent. C'etait la premiere fois qu'elle le nommait ainsi. Elle prit la page de calculs et continua: -- Votre oncle Gradelle est mort sans testament; vous etiez, vous et votre frere, les deux seuls heritiers... Aujourd'hui, nous devons vous donner votre part. -- Mais je ne demande rien, s'ecria Florent, je ne veux rien! Quenu devait ignorer les intentions de sa femme. Il etait devenu un peu pale, il la regardait d'un air fache. Vraiment, il aimait bien son frere; mais il etait inutile de lui jeter ainsi l'heritage de l'oncle a la tete. On aurait vu plus tard. -- Je sais bien, mon cher Florent, reprit Lisa, que vous n'etes pas revenu pour nous reclamer ce qui vous appartient. Seulement, les affaires sont les affaires; il vaut mieux en finir tout de suite... Les economies de votre oncle se montaient a quatre-vingt-cinq mille francs. J'ai donc porte a votre compte quarante-deux mille cinq cents francs. Les voici. Elle lui montra le chiffre sur la feuille de papier. -- Il n'est pas aussi facile malheureusement d'evaluer la boutique, materiel, marchandises, clientele. Je n'ai pu mettre que des sommes approximatives; mais je crois avoir compte tout, tres-largement... Je suis arrivee au total de quinze mille trois cent dix francs, ce qui fait pour vous sept mille six cent cinquante-cinq francs, et en tout cinquante mille cent cinquante-cinq francs... Vous verifierez, n'est-ce pas? Elle avait epele les chiffres d'une voix nette, et elle lui tendit la feuille de papier, qu'il dut prendre. -- Mais, cria Quenu, jamais la charcuterie du vieux n'a valu quinze mille francs! Je n'en aurais pas donne dix mille, moi! Sa femme l'exasperait, a la fin. On ne pousse pas l'honnetete a ce point. Est-ce que Florent lui parlait de la charcuterie? D'ailleurs, il ne voulait rien, il l'avait dit. -- La charcuterie valait quinze mille trois cent dix francs, repeta tranquillement Lisa... Vous comprenez, mon cher Florent, il est inutile de mettre un notaire la-dedans. C'est a nous de faire notre partage, puisque vous ressuscitez... Des votre arrivee, j'ai necessairement song