The Project Gutenberg EBook of Le Docteur Pascal, by Emile Zola Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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LES ROUGON-MACQUART HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE LE DOCTEUR PASCAL PAR EMILE ZOLA _A la Memoire de MA MERE et a MA CHERE FEMME Je dedie ce roman qui est le resume et la conclusion de toute mon oeuvre_ LE DOCTEUR PASCAL I Dans la chaleur de l'ardente apres-midi de juillet, la salle, aux volets soigneusement clos, etait pleine d'un grand calme. Il ne venait, des trois fenetres, que de minces fleches de lumiere, par les fentes des vieilles boiseries; et c'etait, au milieu de l'ombre, une clarte tres douce, baignant les objets d'une lueur diffuse et tendre. Il faisait la relativement frais, dans l'ecrasement torride qu'on sentait au dehors, sous le coup de soleil qui incendiait la facade. Debout devant l'armoire, en face des fenetres, le docteur Pascal cherchait une note, qu'il y etait venu prendre. Grande ouverte, cette immense armoire de chene sculpte, aux fortes et belles ferrures, datant du dernier siecle, montrait sur ses planches, dans la profondeur de ses flancs, un amas extraordinaire de papiers, de dossiers, de manuscrits, s'entassant, debordant, pele-mele. Il y avait plus de trente ans que le docteur y jetait toutes les pages qu'il ecrivait, depuis les notes breves jusqu'aux textes complets de ses grands travaux sur l'heredite. Aussi les recherches n'y etaient-elles pas toujours faciles. Plein de patience, il fouillait, et il eut un sourire, quand il trouva enfin. Un instant encore, il demeura pres de l'armoire, lisant la note, sous un rayon dore qui tombait de la fenetre du milieu. Lui-meme, dans cette clarte d'aube, apparaissait, avec sa barbe et ses cheveux de neige, d'une solidite vigoureuse bien qu'il approchat de la soixantaine, la face si fraiche, les traits si fins, les yeux restes limpides, d'une telle enfance, qu'on l'aurait pris, serre dans son veston de velours marron, pour un jeune homme aux boucles poudrees. --Tiens! Clotilde, finit-il par dire, tu recopieras cette note. Jamais Ramond ne dechiffrerait ma satanee ecriture. Et il vint poser le papier pres de la jeune fille, qui travaillait debout devant un haut pupitre, dans l'embrasure de la fenetre de droite. --Bien, maitre! repondit-elle. Elle ne s'etait pas meme retournee, tout entiere au pastel qu'elle sabrait en ce moment de larges coups de crayon. Pres d'elle, dans un vase, fleurissait une tige de roses tremieres, d'un violet singulier, zebre de jaune. Mais on voyait nettement le profil de sa petite tete ronde, aux cheveux blonds et coupes court, un exquis et serieux profil, le front droit, plisse par l'attention, l'oeil bleu ciel, le nez fin, le menton ferme. Sa nuque penchee avait surtout une adorable jeunesse, d'une fraicheur de lait, sous l'or des frisures folles. Dans sa longue blouse noire, elle etait tres grande, la taille mince, la gorge menue, le corps souple, de cette souplesse allongee des divines figures de la Renaissance. Malgre ses vingt-cinq ans, elle restait enfantine et en paraissait a peine dix-huit. --Et, reprit le docteur, tu remettras un peu d'ordre dans l'armoire. On ne s'y retrouve plus. --Bien, maitre! repeta-t-elle sans lever la tete. Tout a l'heure! Pascal etait revenu s'asseoir a son bureau, a l'autre bout de la salle, devant la fenetre de gauche. C'etait une simple table de bois noir, encombree, elle aussi, de papiers, de brochures de toutes sortes. Et le silence retomba, cette grande paix a demi obscure, dans l'ecrasante chaleur du dehors. La vaste piece, longue d'une dizaine de metres, large de six, n'avait d'autres meubles, avec l'armoire, que deux corps de bibliotheque, bondes de livres. Des chaises et des fauteuils antiques trainaient a la debandade; tandis que, pour tout ornement, le long des murs, tapisses d'un ancien papier de salon empire, a rosaces, se trouvaient cloues des pastels de fleurs, aux colorations etranges, qu'on distinguait mal. Les boiseries des trois portes, a double battant, celle de l'entree, sur le palier, et les deux autres, celle de la chambre du docteur et celle de la chambre de la jeune fille, aux deux extremites de la piece, dataient de Louis XV, ainsi que la corniche du plafond enfume. Une heure se passa, sans un bruit, sans un souffle. Puis, comme Pascal, par distraction a son travail, venait de rompre la bande d'un journal oublie sur sa table, _le Temps_, il eut une legere exclamation. --Tiens! ton pere qui est nomme directeur de _l'Epoque_, le journal republicain a grand succes, ou l'on publie les papiers des Tuileries! Cette nouvelle devait etre pour lui inattendue, car il riait d'un bon rire, a la fois satisfait et attriste; et, a demi voix, il continuait: --Ma parole! on inventerait les choses, qu'elles seraient moins belles.... La vie est extraordinaire.... Il y a la un article tres interessant. Clotilde n'avait pas repondu, comme a cent lieues de ce que disait son oncle. Et il ne parla plus, il prit des ciseaux, apres avoir lu l'article, le decoupa, le colla sur une feuille de papier, ou il l'annota de sa grosse ecriture irreguliere. Puis, il revint vers l'armoire, pour y classer cette note nouvelle. Mais il dut prendre une chaise, la planche du haut etant si haute qu'il ne pouvait l'atteindre, malgre sa grande taille. Sur cette planche elevee, toute une serie d'enormes dossiers s'alignaient en bon ordre, classes methodiquement. C'etaient des documents divers, feuilles manuscrites, pieces sur papier timbre, articles de journaux decoupes, reunis dans des chemises de fort papier bleu, qui chacune portait un nom ecrit en gros caracteres. On sentait ces documents tenus a jour avec tendresse, repris sans cesse et remis soigneusement en place; car, de toute l'armoire, ce coin-la seul etait en ordre. Lorsque Pascal, monte sur la chaise, eut trouve le dossier qu'il cherchait, une des chemises les plus bourrees, ou etait inscrit le nom de "Saccard", il y ajouta la note nouvelle, puis replaca le tout a sa lettre alphabetique. Un instant encore, il s'oublia, redressa complaisamment une pile qui s'effondrait. Et, comme il sautait enfin de la chaise: --Tu entends? Clotilde, quand tu rangeras, ne touche pas aux dossiers, la-haut. --Bien, maitre! repondit-elle pour la troisieme fois, docilement. Il s'etait remis a rire, de son air de gaiete naturelle. --C'est defendu. --Je le sais, maitre! Et il referma l'armoire d'un vigoureux tour de clef, puis il jeta la clef au fond d'un tiroir de sa table de travail. La jeune fille etait assez au courant de ses recherches pour mettre un peu d'ordre dans ses manuscrits; et il l'employait volontiers aussi a titre de secretaire, il lui faisait recopier ses notes, lorsqu'un confrere et un ami, comme le docteur Ramond, lui demandait la communication d'un document. Mais elle n'etait point une savante, il lui defendait simplement de lire ce qu'il jugeait inutile qu'elle connut. Cependant, l'attention profonde ou il la sentait absorbee, finissait par le surprendre. --Qu'as-tu donc a ne plus desserrer les levres? La copie de ces fleurs te passionne a ce point! C'etait encore la un des travaux qu'il lui confiait souvent, des dessins, des aquarelles, des pastels, qu'il joignait ensuite comme planches a ses ouvrages. Ainsi, depuis cinq ans, il faisait des experiences tres curieuses sur une collection de roses tremieres, toute une serie de nouvelles colorations, obtenues par des fecondations artificielles. Elle apportait, dans ces sortes de copies, une minutie, une exactitude de dessin et de couleur extraordinaire; a ce point qu'il s'emerveillait toujours d'une telle honnetete, en lui disant qu'elle avait "une bonne petite caboche ronde, nette et solide". Mais, cette fois, comme il s'approchait pour regarder par-dessus son epaule, il eut un cri de comique fureur. --Ah! va te faire fiche! te voila partie pour l'inconnu!... Veux-tu bien me dechirer ca tout de suite! Elle s'etait redressee, le sang aux joues, les yeux flambants de la passion de son oeuvre, ses doigts minces taches de pastel, du rouge et du bleu qu'elle avait ecrases. --Oh! maitre! Et dans ce "maitre", si tendre, d'une soumission si caressante, ce terme de complet abandon dont elle l'appelait pour ne pas employer les mots d'oncle ou de parrain, qu'elle trouvait betes, passait pour la premiere fois une flamme de revolte, la revendication d'un etre qui se reprend et qui s'affirme. Depuis pres de deux heures, elle avait repousse la copie exacte et sage des roses tremieres, et elle venait de jeter, sur une autre feuille, toute une grappe de fleurs imaginaires, des fleurs de reve, extravagantes et superbes. C'etait ainsi parfois, chez elle, des sautes brusques, un besoin de s'echapper en fantaisies folles, au milieu de la plus precise des reproductions. Tout de suite elle se satisfaisait, retombait toujours dans cette floraison extraordinaire, d'une fougue, d'une fantaisie telles que jamais elle ne se repetait, creant des roses au coeur saignant, pleurant des larmes de soufre, des lis pareils a des urnes de cristal, des fleurs meme sans forme connue, elargissant des rayons d'astre, laissant flotter des corolles ainsi que des nuees. Ce jour-la, sur la feuille sabree a grands coups de crayon noir, c'etait une pluie d'etoiles pales, tout un ruissellement de petales infiniment doux; tandis que, dans un coin un epanouissement innome, un bouton aux chastes voiles, s'ouvrait. --Encore un que tu vas me clouer la! reprit le docteur en montrant le mur, ou s'alignaient deja des pastels aussi etranges. Mais qu'est-ce que ca peut bien representer, je te le demande? Elle resta tres grave, se recula pour mieux voir son oeuvre. --Je n'en sais rien, c'est beau. A ce moment, Martine entra, l'unique servante, devenue la vraie maitresse de la maison, depuis pres de trente ans qu'elle etait au service du docteur. Bien qu'elle eut depasse la soixantaine, elle gardait un air jeune, elle aussi, active et silencieuse, dans son eternelle robe noire et sa coiffe blanche, qui la faisait ressembler a une religieuse, avec sa petite figure bleme et reposee, ou semblaient s'etre eteints ses yeux couleur de cendre. Elle ne parla pas, alla s'asseoir a terre devant un fauteuil, dont la vieille tapisserie laissait passer le crin par une dechirure; et, tirant de sa poche une aiguille et un echeveau de laine, elle se mit a la raccommoder. Depuis trois jours, elle attendait d'avoir une heure, pour faire cette reparation qui la hantait. --Pendant que vous y etes, Martine, s'ecria Pascal plaisamment, en prenant dans ses deux mains la tete revoltee de Clotilde, recousez-moi donc aussi cette caboche-la, qui a des fuites. Martine leva ses yeux pales, regarda son maitre de son air habituel d'adoration. --Pourquoi monsieur me dit-il cela? --Parce que, ma brave fille, je crois bien que c'est vous qui avez fourre la dedans, dans cette bonne petite caboche ronde, nette et solide, des idees de l'autre monde, avec toute votre devotion. Les deux femmes echangerent un regard d'intelligence. --Oh! monsieur, la religion n'a jamais fait de mal a personne.... Et, quand on n'a pas les memes idees, il vaut mieux n'en pas causer, bien sur. Il se fit un silence gene. C'etait la seule divergence qui, parfois, amenait des brouilles, entre ces trois etres si unis, vivant d'une vie si etroite. Martine n'avait que vingt-neuf ans, un an de plus que le docteur, quand elle etait entree chez lui, a l'epoque ou il debutait a Plassans comme medecin, dans une petite maison claire de la ville neuve. Et, treize annees plus tard, lorsque Saccard, un frere de Pascal, lui envoya de Paris sa fille Clotilde, agee de sept ans, a la mort de sa femme et au moment de se remarier, ce fut elle qui eleva l'enfant, la menant a l'eglise, lui communiquant un peu de la flamme devote dont elle avait toujours brule; tandis que le docteur, d'esprit large, les laissait aller a leur joie de croire, car il ne se sentait pas le droit d'interdire a personne le bonheur de la foi. Il se contenta ensuite de veiller sur l'instruction de la jeune fille, de lui donner en toutes choses des idees precises et saines. Depuis pres de dix-huit ans qu'ils vivaient ainsi tous les trois, retires a la Souleiade, une propriete situee dans un faubourg de la ville, a un quart d'heure de Saint-Saturnin, la cathedrale, la vie avait coule heureuse, occupee a de grands travaux caches, un peu troublee pourtant par un malaise qui grandissait, le heurt de plus en plus violent de leurs croyances. Pascal se promena un instant, assombri. Puis, en homme qui ne machait pas ses mots: --Vois-tu, cherie, toute cette fantasmagorie du mystere a gate ta jolie cervelle.... Ton bon Dieu n'avait pas besoin de toi, j'aurais du te garder pour moi tout seul, et tu ne t'en porterais que mieux. Mais Clotilde, fremissante, ses clairs regards hardiment fixes sur les siens, lui tenait tete. --C'est toi, maitre, qui te porterais mieux, si tu ne t'enfermais pas dans tes yeux de chair.... Il y a autre chose, pourquoi ne veux-tu pas voir? Et Martine vint a son aide, en son langage. --C'est bien vrai, monsieur, que vous qui etes un saint, comme je le dis partout, vous devriez nous accompagner a l'eglise.... Surement, Dieu vous sauvera. Mais, a l'idee que vous pourriez ne pas aller droit en paradis, j'en ai tout le corps qui tremble. Il s'etait arrete, il les avait devant lui toutes deux, en pleine rebellion, elles si dociles, a ses pieds d'habitude, d'une tendresse de femmes conquises par sa gaiete et sa bonte. Deja, il ouvrait la bouche, il allait repondre rudement, lorsque l'inutilite de la discussion lui apparut. --Tenez! fichez-moi la paix. Je ferai mieux d'aller travailler.... Et, surtout, qu'on ne me derange pas! D'un pas leste, il gagna sa chambre, ou il avait installe une sorte de laboratoire, et il s'y enferma. La defense d'y entrer etait formelle. C'etait la qu'il se livrait a des preparations speciales, dont il ne parlait a personne. Presque tout de suite, on entendit le bruit regulier et lent d'un pilon dans un mortier. --Allons, dit Clotilde en souriant, le voila a sa cuisine du diable, comme dit grand'mere. Et elle se remit posement a copier la tige de roses tremieres. Elle en serrait le dessin avec une precision mathematique, elle trouvait le ton juste des petales violets, zebres de jaune, jusque dans la decoloration la plus delicate des nuances. --Ah! murmura au bout d'un moment Martine, de nouveau par terre, en train de raccommoder le fauteuil, quel malheur qu'un saint homme pareil perde son ame a plaisir!... Car, il n'y a pas a dire, voici trente ans que je le connais, et jamais il n'a fait seulement de la peine a personne. Un vrai coeur d'or, qui s'oterait les morceaux de la bouche.... Et gentil avec ca, et toujours bien portant, et toujours gai, une vraie benediction!... C'est un meurtre qu'il ne veuille pas faire sa paix avec le bon Dieu. N'est-ce pas? mademoiselle, il faudra le forcer. Clotilde, surprise de lui en entendre dire si long a la fois, donna sa parole, l'air grave. --Certainement, Martine, c'est jure. Nous le forcerons. Le silence recommencait, lorsqu'on entendit le tintement de la sonnette fixee, en bas, a la porte d'entree. On l'avait mise la, afin d'etre averti, dans cette maison trop vaste pour les trois personnes qui l'habitaient. La servante sembla etonnee et grommela des paroles sourdes: qui pouvait venir par une chaleur pareille? Elle s'etait levee, elle ouvrit la porte, se pencha au-dessus de la rampe, puis reparut en disant: --C'est madame Felicite. Vivement, la vieille madame Rougon entra. Malgre ses quatre-vingts ans, elle venait de monter l'escalier avec une legerete de jeune fille; et elle restait la cigale brune, maigre et stridente d'autrefois. Tres elegante maintenant, vetue de soie noire, elle pouvait encore etre prise, par derriere, grace a la finesse de sa taille, pour quelque amoureuse, quelque ambitieuse courant a sa passion. De face, dons son visage seche, ses yeux gardaient leur flamme, et elle souriait d'un joli sourire, quand elle le voulait bien. --Comment, c'est toi, grand'mere! s'ecria Clotilde, en marchant a sa rencontre. Mais il y a de quoi etre cuit, par ce terrible soleil! Felicite, qui la baisait au front, se mit a rire. --Oh! le soleil, c'est mon ami! Puis, trottant a petits pas rapides, elle alla tourner l'espagnolette d'un des volets. --Ouvrez donc un peu! c'est trop triste, de vivre ainsi dans le noir.... Chez moi, je laisse le soleil entrer. Par l'entre-baillement, un jet d'ardente lumiere, un flot de braises dansantes penetra. Et l'on apercut, sous le ciel d'un bleu violatre d'incendie, la vaste campagne brulee, comme endormie et morte dans cet aneantissement de fournaise; tandis que, sur la droite, au-dessus des toitures roses, se dressait le clocher de Saint-Saturnin, une tour doree, aux aretes d'os blanchis, dans l'aveuglante clarte. --Oui, continuait Felicite, j'irai sans doute tout a l'heure aux Tulettes, et je voulais savoir si vous aviez Charles, afin de l'y mener avec moi.... Il n'est pas ici, je vois ca. Ce sera pour un autre jour. Mais, tandis qu'elle donnait ce pretexte a sa visite, ses yeux fureteurs faisaient le tour de la piece. D'ailleurs, elle n'insista pas, parla tout de suite de son fils Pascal, en entendant le bruit rythmique du pilon qui n'avait pas cesse dans la chambre voisine. --Ah! il est encore a sa cuisine du diable!... Ne le derangez pas, je n'ai rien a lui dire. Martine, qui s'etait remise a son fauteuil, hocha la tete, pour declarer qu'elle n'avait nulle envie de deranger son maitre; et il y eut un nouveau silence, tandis que Clotilde essuyait a un linge ses doigts taches de pastel, et que Felicite reprenait sa marche de petits pas, d'un air d'enquete. Depuis bientot deux ans, la vieille madame Rougon etait veuve. Son mari, devenu si gros, qu'il ne se remuait plus, avait succombe, etouffe par une indigestion, le 3 septembre 1870, dans la nuit du jour ou il avait appris la catastrophe de Sedan. L'ecroulement du regime, dont il se flattait d'etre un des fondateurs, semblait l'avoir foudroye. Aussi Felicite affectait-elle de ne plus s'occuper de politique, vivant desormais comme une reine retiree du trone. Personne n'ignorait que les Rougon, en 1851, avaient sauve Plassans de l'anarchie, en y faisant triompher le coup d'Etat du 2 decembre, et que, quelques annees plus tard, ils l'avaient conquis de nouveau, sur les candidats legitimistes et republicains, pour le donner a un depute bonapartiste. Jusqu'a la guerre, l'empire y etait reste tout-puissant, si acclame, qu'il y avait obtenu, au plebiscite, une majorite ecrasante. Mais, depuis les desastres, la ville devenait republicaine, le quartier Saint-Marc etait retombe dans ses sourdes intrigues royalistes, tandis que le vieux quartier et la ville neuve avaient envoye a la Chambre un representant liberal, vaguement teinte d'orleanisme, tout pret a se ranger du cote de la Republique, si elle triomphait. Et c'etait pourquoi Felicite, en femme tres intelligente, se desinteressait et consentait a n'etre plus que la reine detronee d'un regime dechu. Mais il y avait encore la une haute position, environnee de toute une poesie melancolique. Pendant dix-huit annees, elle avait regne. La legende de ses deux salons, le salon jaune ou avait muri le coup d'Etat, le salon vert, plus tard, le terrain neutre ou la conquete de Plassans s'etait achevee, s'embellissait du recul des epoques disparues. Elle etait, d'ailleurs, tres riche. Puis, on la trouvait tres digne dans la chute, sans un regret ni une plainte, promenant, avec ses quatre-vingts ans, une si longue suite de furieux appetits, d'abominables manoeuvres et d'assouvissements demesures, qu'elle en devenait auguste. La seule de ses joies, maintenant, etait de jouir en paix de sa grande fortune et de sa royaute passee, et elle n'avait plus qu'une passion, celle de defendre son histoire, en ecartant tout ce qui, dans la suite des ages, pourrait la salir. Son orgueil, qui vivait du double exploit dont les habitants parlaient encore, veillait avec un soin jaloux, resolu a ne laisser debout que les beaux documents, cette legende qui la faisait saluer comme une majeste tombee, quand elle traversait la ville. Elle etait allee jusqu'a la porte de la chambre, elle ecouta le bruit du pilon. Puis, le front soucieux, elle revint vers Clotilde. --Que fabrique-t-il donc, mon Dieu! Tu sais qu'il se fait le plus grand tort, avec sa drogue nouvelle. On m'a raconte que, l'autre jour, il avait encore failli tuer un de ses malades. --Oh! grand'mere! s'ecria la jeune fille. Mais elle etait lancee. --Oui, parfaitement! les bonnes femmes en disent bien d'autres.... Va les questionner, au fond du faubourg. Elles te diront qu'il pile des os de mort dans du sang de nouveau-ne. Cette fois, pendant que Martine protestait elle-meme, Clotilde se facha, blessee dans sa tendresse. --Oh! grand'mere, ne repete pas ces abominations!... Maitre qui a un si grand coeur, qui ne songe qu'au bonheur de tous! Alors, quand elle les vit l'une et l'autre s'indigner, Felicite, comprenant qu'elle brusquait trop les choses, redevint tres caline. --Mais, mon petit chat, ce n'est pas moi qui dis ces choses affreuses. Je te repete les betises qu'on fait courir, pour que tu comprennes que Pascal a tort de ne pas tenir compte de l'opinion publique.... Il croit avoir trouve un nouveau remede, rien de mieux! et je veux meme admettre qu'il va guerir tout le monde, comme il l'espere. Seulement, pourquoi affecter ces allures mysterieuses, pourquoi n'en pas parler tout haut, pourquoi surtout ne l'essayer que sur cette racaille du vieux quartier et de la campagne, au lieu de tenter, parmi les gens comme il faut de la ville, des cures eclatantes qui lui feraient honneur?... Non, vois-tu, mon petit chat, ton oncle n'a jamais rien pu faire comme les autres. Elle avait pris un ton peine, baissant la voix pour etaler cette plaie secrete de son coeur. --Dieu merci! ce ne sont pas les hommes de valeur qui manquent dans notre famille, mes autres fils m'ont donne assez de satisfaction! N'est-ce pas? ton oncle Eugene est monte assez haut, ministre pendant douze ans, presque empereur! et ton pere lui-meme a remue assez de millions, a ete mele a d'assez grands travaux qui ont refait Paris! Je ne parle pas de ton frere Maxime, si riche, si distingue, ni de tes cousins, Octave Mouret, un des conquerants du nouveau commerce, et notre cher abbe Mouret, un saint celui-la!... Eh bien! pourquoi Pascal, qui aurait pu marcher sur leurs traces a tous, vit-il obstinement dans son trou, en vieil original a demi fele? Et, la jeune fille s'etant revoltee encore, elle lui ferma la bouche d'un geste caressant de la main. --Non, non! laisse-moi finir.... Je sais bien que Pascal n'est pas une bete, qu'il a fait des travaux remarquables, que ses envois a l'Academie de medecine lui ont meme acquis une reputation parmi les savants.... Mais cela peut-il compter, a cote de ce que j'avais reve pour lui? oui! toute la belle clientele de la ville, une grosse fortune, la decoration, enfin des honneurs, une position digne de la famille.... Ah! vois-tu, mon petit chat, c'est de cela que je me plains: il n'en est pas, il n'a pas voulu en etre, de la famille. Ma parole! je le lui disais, quand il etait enfant: "Mais d'ou sors-tu? Tu n'es pas a nous!" Moi, j'ai tout sacrifie a la famille, je me ferais hacher pour que la famille fut a jamais grande et glorieuse! Elle redressait sa petite taille, elle devenait tres haute, dans l'unique passion de jouissance et d'orgueil qui avait empli sa vie. Mais elle recommencait sa promenade, lorsqu'elle eut un saisissement, en apercevant soudain, par terre, le numero du _Temps_, que le docteur avait jete, apres y avoir decoupe l'article, pour le joindre au dossier de Saccard; et la vue de la fenetre, ouverte au milieu de de la feuille, la renseigna sans doute, car, du coup, elle ne marcha plus, elle se laissa tomber sur une chaise, comme si elle savait enfin ce qu'elle etait venue apprendre. --Ton pere a ete nomme directeur de _l'Epoque_, reprit-elle brusquement. --Oui, dit Clotilde avec tranquillite, maitre me l'a dit, c'etait dans le journal. D'un air attentif et inquiet, Felicite la regardait, car cette nomination de Saccard, ce ralliement a la Republique, etait une chose enorme. Apres la chute de l'empire, il avait ose rentrer en France, malgre sa condamnation comme Directeur de la Banque Universelle, dont l'effondrement colossal avait precede celui du regime. Des influences nouvelles, toute une intrigue extraordinaire devait l'avoir remis sur pied. Non seulement il avait eu sa grace, mais encore il etait une fois de plus en train de brasser des affaires considerables, lance dans le grand journalisme, retrouvant sa part dans tous les pots-de-vin. Et le souvenir s'evoquait des brouilles de jadis, entre lui et son frere Eugene Rougon, qu'il avait compromis si souvent, et que, par un retour ironique des choses, il allait peut-etre proteger, maintenant que l'ancien ministre de l'empire n'etait plus qu'un simple depute, resigne au seul role de defendre son maitre dechu, avec l'entetement que sa mere mettait a defendre sa famille. Elle obeissait encore docilement aux ordres de son fils aine, l'aigle, meme foudroye; mais Saccard, quoi qu'il fit, lui tenait aussi au coeur, par son indomptable besoin du succes; et elle etait en outre fiere de Maxime, le frere de Clotilde, qui s'etait reinstalle, apres la guerre, dans son hotel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, ou il mangeait la fortune que lui avait laissee sa femme, devenu prudent, d'une sagesse d'homme atteint dans ses moelles, rusant avec la paralysie menacante. --Directeur de _l'Epoque_, repeta-t-elle, c'est une vraie situation de ministre que ton pere a conquise.... Et j'oubliais de te dire, j'ai encore ecrit a ton frere, pour le determiner a venir nous voir. Cela le distrairait, lui ferait du bien. Puis, il y a cet enfant, ce pauvre Charles.... Elle n'insista pas, c'etait la une autre des plaies dont saignait son orgueil: un fils que Maxime avait eu, a dix-sept ans, d'une servante, et qui, maintenant, age d'une quinzaine d'annees, de tete faible, vivait a Plassans, passant de l'un chez l'autre, a la charge de tous. Un instant encore, elle attendit, esperant une reflexion de Clotilde, une transition qui lui permettrait d'arriver ou elle voulait en venir. Lorsqu'elle vit que la jeune fille se desinteressait, occupee a ranger des papiers sur son pupitre, elle se decida, apres avoir jete un coup d'oeil sur Martine, qui continuait a raccommoder le fauteuil, comme muette et sourde. --Alors, ton oncle a decoupe l'article du _Temps_? Tres calme, Clotilde souriait. --Oui, maitre l'a mis dans les dossiers. Ah! ce qu'il enterre de notes, la dedans! Les naissances, les morts, les moindres incidents de la vie, tout y passe. Et il y a aussi l'Arbre genealogique, tu sais bien, notre fameux Arbre genealogique, qu'il tient au courant! Les yeux de la vieille madame Rougon avaient flambe. Elle regardait fixement la jeune fille. --Tu les connais, ces dossiers? --Oh! non, grand'mere! Jamais maitre ne m'en parle, et il me defend de les toucher. Mais elle ne la croyait pas. --Voyons! tu les as sous la main, tu as du les lire. Tres simple, avec sa tranquille droiture, Clotilde repondit, en souriant de nouveau. --Non! quand maitre me defend une chose, c'est qu'il a ses raisons, et je ne la fais pas. --Eh bien! mon enfant, s'ecria violemment Felicite, cedant a sa passion, toi que Pascal aime bien, et qu'il ecouterait peut-etre, tu devrais le supplier de bruler tout ca, car, s'il venait a mourir et qu'on trouvat les affreuses choses qu'il y a la dedans, nous serions tous deshonores! Ah! ces dossiers abominables, elle les voyait, la nuit, dans ses cauchemars, etaler en lettres de feu les histoires vraies, les tares physiologiques de la famille, tout cet envers de sa gloire qu'elle aurait voulu a jamais enfouir, avec les ancetres deja morts! Elle savait comment le docteur avait eu l'idee de reunir ces documents, des le debut de ses grandes etudes sur l'heredite, comment il s'etait trouve conduit a prendre sa propre famille en exemple, frappe des cas typiques qu'il y constatait et qui venaient a l'appui des lois decouvertes par lui. N'etait-ce pas un champ tout naturel d'observation, a portee de sa main, qu'il connaissait a fond? Et, avec une belle carrure insoucieuse de savant, il accumulait sur les siens, depuis trente annees, les renseignements les plus intimes, recueillant et classant tout, dressant cet Arbre genealogique des Rougon-Macquart, dont les volumineux dossiers n'etaient que le commentaire, bourre de preuves. --Ah! oui, continuait la vieille madame Rougon ardemment, au feu, au feu, toutes ces paperasses qui nous saliraient! A ce moment, comme la servante se relevait pour sortir, en voyant le tour que prenait l'entretien, elle l'arreta d'un geste prompt. --Non, non! Martine, restez! vous n'etes pas de trop, puisque vous etes de la famille maintenant. Puis, d'une voix sifflante: --Un ramas de faussetes, de commerages, tous les mensonges que nos ennemis ont lances autrefois contre nous, enrages par notre triomphe!... Songe un peu a cela, mon enfant. Sur nous tous, sur ton pere, sur ta mere, sur ton frere, sur moi, tant d'horreurs! --Des horreurs, grand'mere, mais comment le sais-tu? Elle se troubla un instant. --Oh! je m'en doute, va!... Quelle est la famille qui n'a pas eu des malheurs, qu'on peut mal interpreter? Ainsi, notre mere a tous, cette chere et venerable Tante Dide, ton arriere-grand'mere, n'est-elle pas depuis vingt et un ans a l'Asile des Alienes, aux Tulettes? Si Dieu lui a fait la grace de la laisser vivre jusqu'a l'age de cent quatre ans, il l'a cruellement frappee en lui otant la raison. Certes, il n'y a pas de honte a cela; seulement, ce qui m'exaspere, ce qu'il ne faut pas, c'est qu'on dise ensuite que nous sommes tous fous.... Et, tiens! sur ton grand-oncle Macquart, lui aussi, en a-t-on fait courir des bruits deplorables! Macquart a eu autrefois des torts, je ne le defends pas. Mais, aujourd'hui, ne vit-il pas bien sagement, dans sa petite propriete des Tulettes, a deux pas de notre malheureuse mere, sur laquelle il veille en bon fils?... Enfin, ecoute! un dernier exemple. Ton frere Maxime a commis une grosse faute, lorsqu'il a eu, d'une servante, ce pauvre petit Charles, et il est d'autre part certain que le triste enfant n'a pas la tete solide. N'importe! cela te fera-t-il plaisir, si l'on te raconte que ton neveu est un degenere, qu'il reproduit, a trois generations de distance, sa trisaieule, la chere femme pres de laquelle nous le menons parfois, et avec qui il se plait tant?... Non! il n'y a plus de famille possible, si l'on se met a tout eplucher, les nerfs de celui-ci, les muscles de cet autre. C'est a degouter de vivre! Clotilde l'avait ecoutee attentivement, debout dans sa longue blouse noire. Elle etait redevenue grave, les bras tombes, les yeux a terre. Un silence regna, puis elle dit avec lenteur: --C'est la science, grand'mere. --La science! s'exclama Felicite, en pietinant de nouveau, elle est jolie, leur science, qui va contre tout ce qu'il y a de sacre au monde! Quand ils auront tout demoli, ils seront bien avances!... Ils tuent le respect, ils tuent la famille, ils tuent le bon Dieu.... --Oh! ne dites pas ca, madame! interrompit douloureusement Martine, dont la devotion etroite saignait. Ne dites pas que monsieur tue le bon Dieu! --Si, ma pauvre fille, il le tue.... Et, voyez-vous, c'est une crime, au point de vue de la religion, que de le laisser se damner ainsi. Vous ne l'aimez pas, ma parole d'honneur! non, vous ne l'aimez pas, vous deux qui avez le bonheur de croire, puisque vous ne faites rien pour qu'il rentre dans la vraie route.... Ah! moi, a votre place, je fendrais plutot cette armoire a coups de hache, je ferais un fameux feu de joie avec toutes les insultes au bon Dieu qu'elle contient! Elle s'etait plantee devant l'immense armoire, elle la mesurait de son regard de feu, comme pour la prendre d'assaut, la saccager, l'aneantir, malgre la maigreur dessechee de ses quatre-vingts ans. Puis, avec un geste d'ironique dedain: --Encore, avec sa science, s'il pouvait tout savoir! Clotilde etait restee absorbee, les yeux perdus. Elle reprit a demi-voix, oubliant des deux autres, se parlant, a elle-meme: --C'est vrai, il ne peut tout savoir.... Toujours, il y a autre chose, la-bas.... C'est ce qui me fache, c'est ce qui nous fait nous quereller parfois; car je ne puis pas, comme lui, mettre le mystere a part: je m'en inquiete, jusqu'a en etre torturee.... La-bas, tout ce qui veut et agit dans le frisson de l'ombre, toutes les forces inconnues.... Sa voix s'etait ralentie peu a peu, tombee a un murmure indistinct. Alors, Martine, l'air sombre depuis un moment, intervint a son tour. --Si c'etait vrai pourtant, mademoiselle, que monsieur se damnat avec tous ces vilains papiers! Dites, est-ce que nous le laisserions faire?... Moi, voyez-vous, il me dirait de me jeter en bas de la terrasse, je fermerais les yeux et je me jetterais, parce que je sais qu'il a toujours raison. Mais, a son salut, oh! si je le pouvais, j'y travaillerais malgre lui. Par tous les moyens, oui! je le forcerais, ca m'est trop cruel de penser qu'il ne sera pas dans le ciel avec nous. --Voila qui est tres bien, ma fille, approuva Felicite. Vous aimez au moins votre maitre d'une facon intelligente. Entre elles deux, Clotilde semblait encore irresolue. Chez elle, la croyance ne se pliait pas a la regle stricte du dogme, le sentiment religieux ne se materialisait pas dans l'espoir d'un paradis, d'un lieu de delices, ou l'on devait retrouver les siens. C'etait simplement, en elle, un besoin d'au dela, une certitude que le vaste monde ne s'arrete point a la sensation, qu'il y a tout un autre monde inconnu, dont il faut tenir compte. Mais sa grand'mere si vieille, cette servante si devouee, l'ebranlaient, dans sa tendresse inquiete pour son oncle. Ne l'aimaient-elles pas davantage, d'une facon plus eclairee et plus droite, elles qui le voulaient sans tache, degage de ses manies de savant, assez pur pour etre parmi les elus? Des phrases de livres devots lui revenaient, la continuelle bataille livree a l'esprit du mal, la gloire des conversions emportees de haute lutte. Si elle se mettait a cette besogne sainte, si pourtant, malgre lui, elle le sauvait! Et une exaltation, peu a peu, gagnait son esprit, tourne volontiers aux entreprises aventureuses. --Certainement, finit-elle par dire, je serais tres heureuse qu'il ne se cassat pas la tete, a entasser ces bouts de papier, et qu'il vint avec nous a l'eglise. En la voyant pres de ceder, madame Rougon s'ecria qu'il fallait agir, et Martine elle-meme pesa de toute sa reelle autorite. Elles s'etaient rapprochees, elles endoctrinaient la jeune fille, baissant la voix, comme pour un complot, d'ou sortirait un miraculeux bienfait, une joie divine dont la maison entiere serait parfumee. Quel triomphe, si l'on reconciliait le docteur avec Dieu! et quelle douceur ensuite, a vivre ensemble, dans la communion celeste d'une meme foi! --Enfin, que dois-je faire? demanda Clotilde, vaincue, conquise. Mais, a ce moment, dans le silence, le pilon du docteur reprit plus haut, de son rythme regulier. Et Felicite victorieuse, qui allait parler, tourna la tete avec inquietude, regarda un instant la porte de la chambre voisine. Puis, a demi-voix: --Tu sais ou est la clef de l'armoire? Clotilde ne repondit pas, eut un simple geste, pour dire toute sa repugnance a trahir ainsi son maitre. --Que tu es enfant! Je te jure de ne rien prendre, je ne derangerai meme rien.... Seulement, n'est-ce pas? puisque nous sommes seules, et que jamais Pascal ne reparait avant le diner, nous pourrions nous assurer de ce qu'il y a la dedans.... Oh! rien qu'un coup d'oeil, ma parole d'honneur! La jeune fille, immobile, ne consentait toujours pas. --Et puis, peut-etre que je me trompe, il n'y a sans doute la aucune des mauvaises choses que je t'ai dites. Ce fut decisif, elle courut prendre dans le tiroir la clef, elle ouvrit elle-meme l'armoire toute grande. --Tiens! grand'mere, les dossiers sont la-haut. Martine, sans une parole, etait allee se planter a la porte de la chambre, l'oreille au guet, ecoutant le pilon, tandis que Felicite, clouee sur place par l'emotion, regardait les dossiers. Enfin, c'etaient eux, ces dossiers terribles, dont le cauchemar empoisonnait sa vie! elle les voyait, elle allait les toucher, les emporter! Et elle se dressait, dans un allongement passionne de ses courtes jambes. --C'est trop haut, mon petit chat, dit-elle. Aides-moi, donne-les-moi! --Oh! ca, non, grand'mere.... Prends une chaise. Felicite prit une chaise, monta lestement dessus. Mais elle etait encore trop petite. D'un effort extraordinaire, elle se haussait, arrivait a se grandir, jusqu'a toucher du bout de ses ongles les chemises de fort papier bleu; et ses doigts se promenaient, se crispaient, avec des egratignements de griffes. Brusquement, il y eut un fracas: c'etait un echantillon geologique, un fragment de marbre, qui se trouvait sur une planche inferieure, et qu'elle venait de faire tomber. Aussitot, le pilon s'arreta, et Martine dit d'une voix etouffee: --Mefiez-vous, le voici! Mais Felicite, desesperee, n'entendait pas, ne lachait pas, lorsque Pascal entra vivement. Il avait cru a un malheur, a une chute, et il demeura stupefie devant ce qu'il voyait: sa mere sur la chaise, le bras encore en l'air, tandis que Martine s'etait ecartee, et que Clotilde debout, tres pale, attendait, sans detourner les yeux. Quand il eut compris, lui-meme devint d'une blancheur de linge. Une colere terrible montait en lui. La vieille madame Rougon, d'ailleurs, ne se troubla aucunement. Des qu'elle vit l'occasion perdue, elle sauta de la chaise, ne fit aucune allusion a la vilaine besogne dans laquelle il la surprenait. --Tiens, c'est toi! Je ne voulais pas te deranger.... J'etais venue embrasser Clotilde. Mais voici pres de deux heures que je bavarde, et je file bien vite. On m'attend chez moi, on ne doit plus savoir ce que je suis devenue.... Au revoir, a dimanche! Elle s'en alla, tres a l'aise, apres avoir souri a son fils, qui etait reste muet devant elle, respectueux. C'etait une attitude prise par lui, depuis longtemps, pour eviter une explication qu'il sentait devoir etre cruelle et dont il avait toujours eu peur. Il la connaissait, il voulait tout lui pardonner, dans sa large tolerance de savant qui faisait la part de l'heredite, du milieu et des circonstances. Puis, n'etait-elle pas sa mere? et cela aurait suffi; car, au milieu des effroyables coups que ses recherches portaient a la famille, il gardait une grande tendresse de coeur pour les siens. Lorsque sa mere ne fut plus la, sa colere eclata, s'abattit sur Clotilde. Il avait detourne les yeux de Martine, il les tenait fixes sur la jeune fille, dont les regards ne se baissaient toujours pas, dans une bravoure qui acceptait la responsabilite de son acte. --Toi! toi! dit-il enfin. Il lui avait saisi le bras, il le serrait, a la faire crier. Mais elle continuait a le regarder en face, sans plier devant lui, avec la volonte indomptable de sa personnalite, de sa pensee, a elle. Elle etait belle et irritante, si mince, si elancee, vetue de sa blouse noire; et son exquise jeunesse blonde, son front droit, son nez fin, son menton ferme, prenait un charme guerrier, dans sa revolte. --Toi que j'ai faite, toi qui es mon eleve, mon amie, mon autre pensee, a qui j'ai donne un peu de mon coeur et de mon cerveau! Ah! oui, j'aurais du te garder tout entiere pour moi, ne pas me laisser prendre le meilleur de toi-meme par ton bete de bon Dieu! --Oh! monsieur, vous blasphemez! cria Martine, qui s'etait rapprochee, pour detourner sur elle une partie de sa colere. Mais il ne la voyait meme pas. Clotilde seule existait. Et il etait comme transfigure, souleve d'une telle passion, que, sous ses cheveux blancs, dans sa barbe blanche, son beau visage flambait de jeunesse, d'une immense tendresse blessee et exasperee. Un instant encore, ils se contemplerent de la sorte, sans se ceder, les yeux sur les yeux. --Toi! toi! repetait-il, de sa voix fremissante. --Oui, moi!... Pourquoi donc, maitre, ne t'aimerais-je pas autant que tu m'aimes? et pourquoi, si je te crois en peril, ne tacherais-je pas de te sauver? Tu t'inquietes bien de ce que je pense, tu veux bien me forcer a penser comme toi! Jamais elle ne lui avait ainsi tenu tete. --Mais tu es une petite fille, tu ne sais rien! --Non, je suis une ame, et tu n'en sais pas plus que moi! Il lui lacha le bras, il eut un grand geste vague vers le ciel, et un extraordinaire silence tomba, plein des choses graves, de l'inutile discussion qu'il ne voulait pas engager. D'une rude poussee, il etait alle ouvrir le volet de la fenetre du milieu; car le soleil baissait, la salle s'emplissait d'ombre. Puis, il revint. Mais elle, dans un besoin d'air et de libre espace, etait allee a cette fenetre ouverte. L'ardente pluie de braise avait cesse, il n'y avait plus, tombant de haut, que le dernier frisson du ciel surchauffe et palissant; et, de la terre brulante encore, montaient des odeurs chaudes, avec la respiration soulagee du soir. Au bas de la terrasse, c'etait d'abord la voie du chemin de fer, les premieres dependances de la gare, dont on apercevait les batiments; puis, traversant la vaste plaine aride, une ligne d'arbres indiquait le cours de la Viorne, au dela duquel montaient les coteaux de Sainte-Marthe, des gradins de terres rougeatres plantees d'oliviers, soutenues par des murs de pierres seches, et que couronnaient des bois sombres de pins: large amphitheatre desole, mange de soleil, d'un ton de vieille brique cuite, deroulant en haut, sur le ciel, cette frange de verdure noire. A gauche, s'ouvraient les gorges de la Seille, des amas de pierres jaunes, ecroulees au milieu de terres couleur de sang, dominees par une immense barre de rochers, pareille a un mur de forteresse geante; tandis que, vers la droite, a l'entree meme de la vallee ou coulait la Viorne, la ville de Plassans etageait ses toitures de tuiles decolorees et roses, son fouillis ramasse de vieille cite, que percaient des cimes d'ormes antiques, et sur laquelle regnait la haute tour de Saint-Saturnin, solitaire et sereine, a cette heure, dans l'or limpide du couchant. --Ah! mon Dieu! dit lentement Clotilde, faut-il etre orgueilleux, pour croire qu'on va tout prendre dans sa main et tout connaitre! Pascal venait de monter sur la chaise, afin de s'assurer que pas un des dossiers ne manquait. Ensuite, il ramassa le fragment de marbre, le replaca sur la planche; et, quand il eut referme l'armoire, d'une main energique, il mit la clef au fond de sa poche. --Oui, reprit-il, tacher de tout connaitre, et surtout ne pas perdre la tete avec ce qu'on ne connait pas, ce qu'on ne connaitra sans doute jamais! Martine, de nouveau, s'etait rapprochee de Clotilde, pour la soutenir, pour montrer que toutes deux faisaient cause commune. Et, maintenant, le docteur l'apercevait, elle aussi, les sentait l'une et l'autre unies dans la meme volonte de conquete. Apres des annees de sourdes tentatives, c'etait enfin la guerre ouverte, le savant qui voit les siens se tourner contre sa pensee et la menacer de destruction. Il n'est point de pire tourment, avoir la trahison chez soi, autour de soi, etre traque, depossede, aneanti, par ceux que vous aimez et qui vous aiment! Brusquement, cette idee affreuse lui apparut. --Mais vous m'aimez toutes les deux pourtant! Il vit leurs yeux s'obscurcir de larmes, il fut pris d'une infinie tristesse, dans cette fin si calme d'un beau jour. Toute sa gaiete, toute sa bonte, qui venaient de sa passion de la vie, en etaient bouleversees. --Ah! ma cherie, et toi, ma pauvre fille, vous faites ca pour mon bonheur, n'est-ce pas? Mais, helas! que nous allons etre malheureux! II Le lendemain matin, Clotilde, des six heures, se reveilla. Elle s'etait mise au lit fachee avec Pascal, ils se boudaient. Et son premier sentiment fut un malaise, un chagrin sourd, le besoin immediat de se reconcilier, pour ne pas garder sur son coeur le gros poids qu'elle y retrouvait. Vivement, sautant du lit, elle etait allee entr'ouvrir les volets des deux fenetres. Deja haut, le soleil entra, coupa la chambre de deux barres d'or. Dans cette piece ensommeillee, toute moite d'une bonne odeur de jeunesse, la claire matinee apportait de petits souffles d'une gaiete fraiche; tandis que, revenue s'asseoir au bord du matelas, la jeune fille demeurait un instant songeuse, simplement vetue de son etroite chemise, qui semblait encore l'amincir, avec ses jambes longues et fuselees, son torse elance et fort, a la gorge ronde, au cou rond, aux bras ronds et souples; et sa nuque, ses epaules adorables jetaient un lait pur, une soie blanche, polie, d'une infinie douceur. Longtemps, a l'age ingrat, de douze a dix-huit ans, elle avait paru trop grande, degingandee, montant aux arbres comme un garcon. Puis, du galopin sans sexe, s'etait degagee cette fine creature de charme et d'amour. Les yeux perdus, elle continuait a regarder les murs de la chambre. Bien que la Souleiade datat du siecle dernier, on avait du la remeubler sous le premier empire, car il y avait la, pour tenture, une ancienne indienne imprimee, representant des bustes de sphinx, dans des enroulements de couronnes de chene. Autrefois d'un rouge vif, cette indienne etait devenue rose, d'un vague rose qui tournait a l'orange. Les rideaux des deux fenetres et du lit existaient; mais il avait fallu les faire nettoyer, ce qui les avait palis encore. Et c'etait vraiment exquis, cette pourpre effacee, ce ton d'aurore, si delicatement doux. Quant au lit, tendu de la meme etoffe, il tombait d'une vetuste telle, qu'on l'avait remplace par un autre lit, pris dans une piece voisine, un autre lit empire, bas et tres large, en acajou massif, garni de cuivres, dont les quatre colonnes d'angle portaient aussi des bustes de sphinx, pareils a ceux de la tenture. D'ailleurs, le reste du mobilier etait appareille, une armoire a portes pleines et a colonnes, une commode a marbre blanc cercle d'une galerie, une haute psyche monumentale, une chaise longue aux pieds raidis, des sieges aux dossiers droits, en forme de lyre. Mais un couvrepied, fait d'une ancienne jupe de soie Louis XV, egayait le lit majestueux, tenant le milieu du panneau, en face des fenetres; tout un amas de coussins rendait moelleuse la dure chaise longue; et il y avait deux etageres et une table garnies egalement de vieilles soies brochees de fleurs, decouvertes au fond d'un placard. Clotilde enfin mit ses bas, enfila un peignoir de pique blanc; et, ramassant du bout des pieds ses mules de toile grise, elle courut dans son cabinet de toilette, une piece de derriere, qui donnait sur l'autre facade. Elle l'avait fait simplement tendre de coutil ecru, a rayures bleues; et il ne s'y trouvait que des meubles de sapin verni, la toilette, deux armoires, des chaises. On l'y sentait pourtant d'une coquetterie naturelle et fine, tres femme. Cela avait pousse chez elle, en meme temps que la beaute. A cote de la tetue, de la garconniere qu'elle restait parfois, elle etait devenue une soumise, une tendre, aimant a etre aimee. La verite etait qu'elle avait grandi librement, n'ayant jamais appris qu'a lire et a ecrire, s'etant fait ensuite d'elle-meme une instruction assez vaste, en aidant son oncle. Mais il n'y avait eu aucun plan arrete entre eux, elle s'etait seulement passionnee pour l'histoire naturelle, ce qui lui avait tout revele de l'homme et de la femme. Et elle gardait sa pudeur de vierge, comme un fruit que nulle main n'a touche, sans doute grace a son attente ignoree et religieuse de l'amour, ce sentiment profond de femme qui lui faisait reserver le don de tout son etre, son aneantissement dans l'homme qu'elle aimerait. Elle releva ses cheveux, se lava a grande eau; puis, cedant a son impatience, elle revint ouvrir doucement la porte de sa chambre, et se risqua a traverser sur la pointe des pieds, sans bruit, la vaste salle de travail. Les volets etaient fermes encore, mais elle voyait assez clair, pour ne pas se heurter aux meubles. Lorsqu'elle fut a l'autre bout, devant la porte de la chambre du docteur, elle se pencha, retenant son haleine. Etait-il leve deja? que pouvait-il faire? Elle l'entendit nettement qui marchait a petits pas, s'habillant sans doute. Jamais elle n'entrait dans cette chambre, ou il aimait a cacher certains travaux, et qui restait close, ainsi qu'un tabernacle. Une anxiete l'avait prise, celle d'etre trouvee la par lui, s'il poussait la porte; et c'etait un grand trouble, une revolte de son orgueil et un desir de montrer sa soumission. Un instant, son besoin de se reconcilier devint si fort, qu'elle fut sur le point de frapper. Puis, comme le bruit des pas se rapprochait, elle se sauva follement. Jusqu'a huit heures, Clotilde s'agita dans une impatience croissante. A chaque minute, elle regardait la pendule, sur la cheminee de sa chambre, une pendule empire de bronze dore, une borne contre laquelle l'Amour souriant contemplait le Temps endormi. C'etait d'habitude a huit heures qu'elle descendait faire le premier dejeuner, en commun avec le docteur, dans la salle a manger. Et, en attendant, elle se livra a des soins de toilette minutieux, se coiffa, se chaussa, passa une robe, de toile blanche a pois rouges. Puis, ayant encore un quart d'heure a tuer, elle contenta un ancien desir, elle s'assit pour coudre une petite dentelle, une imitation de chantilly, a sa blouse de travail, cette blouse noire qu'elle finissait par trouver trop garconniere, pas assez femme. Mais, comme huit heures sonnaient, elle lacha son travail, descendit vivement. --Vous allez dejeuner toute seule, dit tranquillement Martine, dans la salle a manger. --Comment ca? --Oui, monsieur m'a appelee, et je lui ai passe son oeuf, par l'entre-baillement de la porte. Le voila encore dans son mortier et dans son filtre. Nous ne le verrons pas avant midi. Clotilde etait restee saisie, les joues pales. Elle but son lait debout, emporta son petit pain et suivit la servante, au fond de la cuisine. Il n'existait, au rez-de-chaussee, avec la salle a manger et cette cuisine, qu'un salon abandonne, ou l'on mettait la provision de pommes de terre. Autrefois, lorsque le docteur recevait des clients chez lui, il donnait ses consultations la; mais, depuis des annees, on avait monte, dans sa chambre, le bureau et le fauteuil. Et il n'y avait plus, ouvrant sur la cuisine, qu'une autre petite piece, la chambre de la vieille servante, tres propre, avec une commode de noyer et un lit monacal, garni de rideaux blancs. --Tu crois qu'il s'est remis a fabriquer sa liqueur? demanda Clotilde. --Dame! ca ne peut etre que ca. Vous savez bien qu'il en perd le manger et le boire, quand ca le prend. Alors, toute la contrariete de la jeune fille s'exhala en une plainte basse. --Ah! mon Dieu! mon Dieu! Et, tandis que Martine montait faire sa chambre, elle prit une ombrelle au portemanteau du vestibule, elle sortit manger son petit pain dehors, desesperee, ne sachant plus a quoi occuper son temps, jusqu'a midi. Il y avait deja pres de dix-sept ans que le docteur Pascal, resolu a quitter sa maison de la ville neuve, avait achete la Souleiade, une vingtaine de mille francs. Son desir etait de se mettre a l'ecart, et aussi de donner plus d'espace et plus de joie a la fillette que son frere venait de lui envoyer de Paris. Cette Souleiade, aux portes de la ville, sur un plateau qui dominait la plaine, etait une ancienne propriete considerable, dont les vastes terres se trouvaient reduites a moins de deux hectares, par suite de ventes successives, sans compter que la construction du chemin de fer avait emporte les derniers champs labourables. La maison elle-meme avait ete a moitie detruite par un incendie, il ne restait qu'un seul des deux corps de batiment, une aile carree, a quatre pans comme on dit en Provence, de cinq fenetres de facade, couverte en grosses tuiles roses. Et le docteur qui l'avait achetee toute meublee, s'etait contente de faire reparer et completer les murs de l'enclos, pour etre tranquille chez lui. D'ordinaire, Clotilde aimait passionnement cette solitude, ce royaume etroit qu'elle pouvait visiter en dix minutes et qui gardait pourtant des coins de sa grandeur passee. Mais, ce matin-la, elle y apportait une colere sourde. Un moment, elle s'avanca sur la terrasse, aux deux bouts de laquelle etaient plantes des cypres centenaires, deux enormes cierges sombres, qu'on voyait de trois lieues. La pente ensuite devalait jusqu'au chemin de fer, des murs de pierres seches soutenaient les terres rouges, ou les dernieres vignes etaient mortes; et, sur ces sortes de marches geantes, il ne poussait plus que des files chetives d'oliviers et d'amandiers, au feuillage grele. La chaleur etait deja accablante, elle regarda de petits lezards qui fuyaient sur les dalles disjointes, entre des touffes chevelues de capriers. Puis, comme irritee du vaste horizon, elle traversa le verger et le potager, que Martine s'entetait a soigner, malgre son age, ne faisant venir un homme que deux fois par semaine, pour les gros travaux; et elle monta, vers la droite, dans une pinede, un petit bois de pins, tout ce qu'il restait des pins superbes qui avaient jadis couvert le plateau. Mais, une fois encore, elle s'y trouva mal a l'aise: les aiguilles seches craquaient sons ses pieds, un etouffement resineux tombait des branches. Et elle fila le long du mur de cloture, passa devant la porte d'entree, qui ouvrait sur le chemin des Fenouilleres, a cinq minutes des premieres maisons de Plassans, deboucha enfin sur l'aire, une aire immense de vingt metres de rayon, qui aurait suffi a prouver l'ancienne importance du domaine. Ah! cette aire antique, pavee de cailloux ronds, comme au temps des Romains, cette sorte de vaste esplanade qu'une herbe courte et seche, pareille a de l'or, semblait recouvrir d'un tapis de haute laine! quelles bonnes parties elle y avait faites autrefois, a courir, a se rouler, a rester des heures etendue sur le dos, lorsque naissaient les etoiles, au fond du ciel sans bornes! Elle avait rouvert son ombrelle, elle traversa l'aire d'un pas ralenti. Maintenant, elle se trouvait a la gauche de la terrasse, elle avait acheve le tour de la propriete. Aussi revint-elle derriere la maison, sous le bouquet d'enormes platanes qui jetaient, de ce cote, une ombre epaisse. La, s'ouvraient les deux fenetres de la chambre du docteur. Et elle leva les yeux, car elle ne s'etait rapprochee que dans l'espoir brusque de le voir enfin. Mais les fenetres restaient closes, elle en fut blessee comme d'une durete a son egard. Alors seulement, elle s'apercut qu'elle tenait toujours son petit pain, oubliant de le manger; et elle s'enfonca sous les arbres, elle le mordit impatiemment, de ses belles dents de jeunesse. C'etait une retraite delicieuse, cet ancien quinconce de platanes, un reste encore de la splendeur passee de la Souleiade. Sous ces geants, aux troncs monstrueux, il faisait a peine clair, un jour verdatre, d'une fraicheur exquise, par les jours brulants de l'ete. Autrefois, un jardin francais etait dessine la, dont il ne restait que les bordures de buis, des buis qui s'accommodaient de l'ombre sans doute, car ils avaient vigoureusement pousse, grands comme des arbustes. Et le charme de ce coin si ombreux etait une fontaine, un simple tuyau de plomb scelle dans un fut de colonne, d'ou coulait perpetuellement, meme pendant les plus grandes secheresses, un filet d'eau de la grosseur du petit doigt, qui allait, plus loin, alimenter un large bassin moussu, dont on ne nettoyait les pierres verdies que tous les trois ou quatre ans. Quand tous les puits du voisinage se tarissaient, la Souleiade gardait sa source, de qui les grands platanes etaient surement les fils centenaires. Nuit et jour, depuis des siecles, ce mince filet d'eau, egal et continu, chantait sa meme chanson, pure, d'une vibration de cristal. Clotilde, apres avoir erre parmi les buis qui lui arrivaient a l'epaule, rentra chercher une broderie, et revint s'asseoir devant une table de pierre, a cote de la fontaine. On avait mis la quelques chaises de jardin, on y prenait le cafe. Et elle affecta des lors de ne plus lever la tete, comme absorbee dans son travail. Pourtant, de temps a autre, elle semblait jeter un coup d'oeil, entre les troncs des arbres, vers les lointains ardents, l'aire aveuglante ainsi qu'un brasier, ou le soleil brulait. Mais, en realite, son regard se coulait derriere ses longs cils, remontait jusqu'aux fenetres du docteur. Rien n'y apparaissait, pas une ombre. Et une tristesse, une rancune grandissaient en elle, cet abandon ou il la laissait, ce dedain ou il semblait la tenir, apres leur querelle de la veille. Elle qui s'etait levee avec un si gros desir de faire tout de suite la paix! Lui, n'avait donc pas de hate, ne l'aimait donc pas, puisqu'il pouvait vivre fache? Et peu a peu elle s'assombrissait, elle retournait a des pensees de lutte, resolue de nouveau a ne ceder sur rien. Vers onze heures, avant de mettre son dejeuner au feu, Martine vint la rejoindre, avec l'eternel bas qu'elle tricotait meme en marchant, quand la maison ne l'occupait pas. --Vous savez qu'il est toujours enferme la-haut, comme un loup, a fabriquer sa drole de cuisine? Clotilde haussa les epaules, sans quitter des yeux sa broderie. --Et, mademoiselle, si je vous repetais ce qu'on raconte! Madame Felicite avait raison, hier, de dire qu'il y a vraiment de quoi rougir.... On m'a jete a la figure, a moi qui vous parle, qu'il avait tue le vieux Boutin, vous vous souvenez, ce pauvre vieux qui tombait du haut mal et qui est mort sur une route. Il y eut un silence. Puis, voyant la jeune fille s'assombrir encore, la servante reprit, tout en activant le mouvement rapide de ses doigts: --Moi, je n'y entends rien, mais ca me met en rage, ce qu'il fabrique.... Et vous, mademoiselle, est-ce que vous approuvez cette cuisine-la? Brusquement, Clotilde leva la tete, cedant au flot de passion qui l'emportait. --Ecoute, je ne veux pas m'y entendre plus que toi, mais je crois qu'il court a de tres grands soucis.... Il ne nous aime pas.... --Oh! si, mademoiselle, il nous aime! --Non, non, pas comme nous l'aimons!... S'il nous aimait, il serait la, avec nous, au lieu de perdre la-haut son ame, son bonheur et le notre, a vouloir sauver tout le monde! Et les deux femmes se regarderent un moment, les yeux brulants de tendresse, dans leur colere jalouse. Elles se remirent au travail, elles ne parlerent plus, baignees d'ombre. En haut, dans sa chambre, le docteur Pascal travaillait avec une serenite de joie parfaite. Il n'avait guere exerce la medecine que pendant une douzaine d'annees, depuis son retour de Paris, jusqu'au jour ou il etait venu se retirer a la Souleiade. Satisfait des cent et quelques mille francs qu'il avait gagnes et places sagement, il ne s'etait plus guere consacre qu'a ses etudes favorites, gardant simplement une clientele d'amis, ne refusant pas d'aller au chevet d'un malade, sans jamais envoyer sa note. Quand on le payait, il jetait l'argent au fond d'un tiroir de son secretaire, il regardait cela comme de l'argent de poche, pour ses experiences et ses caprices, en dehors de ses rentes dont le chiffre lui suffisait. Et il se moquait de la mauvaise reputation d'etrangete que ses allures lui avaient faite, il n'etait heureux qu'au milieu de ses recherches, sur les sujets qui le passionnaient. C'etait pour beaucoup une surprise, de voir que ce savant, avec ses parties de genie gatees par une imagination trop vive, fut reste a Plassans, cette ville perdue, qui semblait ne devoir lui offrir aucun des outils necessaires. Mais il expliquait tres bien les commodites qu'il y avait decouvertes, d'abord une retraite de grand calme, ensuite un terrain insoupconne d'enquete continue, un point de vue des faits de l'heredite, son etude preferee, dans ce coin de province ou il connaissait chaque famille, ou il pouvait suivre les phenomenes tenus secrets, pendant deux et trois generations. D'autre part, il etait voisin de la mer, il y etait alle, presque a chaque belle saison, etudier la vie, le pullulement infini ou elle nait et se propage, au fond des vastes eaux. Et il y avait enfin, a l'hopital de Plassans, une salle de dissection, qu'il etait presque le seul a frequenter, une grande salle claire et tranquille, dans laquelle, depuis plus de vingt ans, tous les corps non reclames etaient passes sous son scalpel. Tres modeste d'ailleurs, d'une timidite longtemps ombrageuse, il lui avait suffi de rester en correspondance avec ses anciens professeurs et quelques amis nouveaux, au sujet des tres remarquables memoires qu'il envoyait parfois a l'Academie de medecine. Toute ambition militante lui manquait. Ce qui avait amene le docteur Pascal a s'occuper specialement des lois de l'heredite, c'etait, au debut, des travaux sur la gestation. Comme toujours, le hasard avait eu sa part, en lui fournissant toute une serie de cadavres de femmes enceintes, mortes pendant une epidemie cholerique. Plus tard, il avait surveille les deces, completant la serie, comblant les lacunes, pour arriver a connaitre la formation de l'embryon, puis le developpement du foetus, a chaque jour de sa vie intra-uterine; et il avait ainsi dresse le catalogue des observations les plus nettes, les plus definitives. A partir de ce moment, le probleme de la conception, au principe de tout, s'etait pose a lui, dans son irritant mystere. Pourquoi et comment un etre nouveau? Quelles etaient les lois de la vie, ce torrent d'etres qui faisaient le monde? Il ne s'en tenait pas aux cadavres, il elargissait ses dissections sur l'humanite vivante, frappe de certains faits constants parmi sa clientele, mettant surtout en observation sa propre famille, qui etait devenue son principal champ d'experience, tellement les cas s'y presentaient precis et complets. Des lors, a mesure que les faits s'accumulaient et se classaient dans ses notes, il avait tente une theorie generale de l'heredite, qui put suffire a les expliquer tous. Probleme ardu, et dont il remaniait la solution depuis des annees. Il etait parti du principe d'invention et du principe d'imitation, l'heredite ou reproduction des etres sous l'empire du semblable, l'inneite ou reproduction des etres sous l'empire du divers. Pour l'heredite, il n'avait admis que quatre cas: l'heredite directe, representation du pere et de la mere dans la nature physique et morale de l'enfant; l'heredite indirecte, representation des collateraux, oncles et tantes, cousins et cousines; l'heredite en retour, representation des ascendants, a une ou plusieurs generations de distance; enfin, l'heredite d'influence, representation des conjoints anterieurs, par exemple du premier male qui a comme impregne la femelle pour sa conception future, meme lorsqu'il n'en est plus l'auteur. Quant a l'inneite, elle etait l'etre nouveau, ou qui parait tel, et chez qui se confondent les caracteres physiques et moraux des parents, sans que rien d'eux semble s'y retrouver. Et, des lors, reprenant les deux termes, l'heredite, l'inneite, il les avait subdivises a leur tour, partageant l'heredite en deux cas, l'election du pere ou de la mere chez l'enfant, le choix, la predominance individuelle, ou bien le melange de l'un et de l'autre, et un melange qui pouvait affecter trois formes, soit par soudure, soit par dissemination, soit par fusion, en allant de l'etat le moins bon au plus parfait; tandis que, pour l'inneite, il n'y avait qu'un cas possible, la combinaison, cette combinaison chimique qui fait que deux corps mis en presence peuvent constituer un nouveau corps, totalement different de ceux dont il est le produit. C'etait la le resume d'un amas considerable d'observations, non seulement en anthropologie, mais encore en zoologie, en pomologie et en horticulture. Puis, la difficulte commencait, lorsqu'il s'agissait, en presence de ces faits multiples, apportes par l'analyse, d'en faire la synthese, de formuler la theorie qui les expliquat tous. La, il se sentait sur ce terrain mouvant de l'hypothese, que chaque nouvelle decouverte transforme; et, s'il ne pouvait s'empecher de donner une solution, par le besoin que l'esprit humain a de conclure, il avait cependant l'esprit assez large pour laisser le probleme ouvert. Il etait donc alle des gemmules de Darwin, de sa pangenese, a la perigenese de Haeckel, en passant par les stirpes de Galton. Puis, il avait eu l'intuition de la theorie que Weismann devait faire triompher plus tard, il s'etait arrete a l'idee d'une substance extremement fine et complexe, le plasma germinatif, dont une partie reste toujours en reserve dans chaque nouvel etre, pour qu'elle soit ainsi transmise, invariable, immuable, de generation en generation. Cela paraissait tout expliquer; mais quel infini de mystere encore, ce monde de ressemblances que transmettent le spermatozoide et l'ovule, ou l'oeil humain ne distingue absolument rien, sous le grossissement le plus fort du microscope! Et il s'attendait bien a ce que sa theorie fut caduque un jour, il ne s'en contentait que comme d'une explication transitoire, satisfaisante pour l'etat actuel de la question, dans cette perpetuelle enquete sur la vie, dont la source meme, le jaillissement semble devoir a jamais nous echapper. Ah! cette heredite, quel sujet pour lui de meditations sans fin! L'inattendu, le prodigieux n'etait-ce point que la ressemblance ne fut pas complete, mathematique, des parents aux enfants? Il avait, pour sa famille, d'abord dresse un arbre logiquement deduit, ou les parts d'influence, de generation en generation, se distribuaient moitie par moitie, la part du pere et la part de la mere. Mais la realite vivante, presque a chaque coup, dementait la theorie. L'heredite, au lieu d'etre la ressemblance, n'etait que l'effort vers la ressemblance, contrarie par les circonstances et le milieu. Et il avait abouti a ce qu'il nommait l'hypothese de l'avortement des cellules. La vie n'est qu'un mouvement, et l'heredite etant le mouvement communique, les cellules, dans leur multiplication les unes des autres, se poussaient, se foulaient, se casaient, en deployant chacune l'effort hereditaire; de sorte que si, pendant cette lutte, des cellules plus faibles succombaient, on voyait se produire, au resultat final, des troubles considerables, des organes totalement differents. L'inneite, l'invention constante de la nature a laquelle il repugnait, ne venait-elle pas de la? n'etait-il pas, lui, si different de ses parents, que par suite d'accidents pareils, ou encore par l'effet de l'heredite larvee, a laquelle il avait cru un moment, car tout arbre genealogique a des racines qui plongent dans l'humanite jusqu'au premier homme, on ne saurait partir d'un ancetre unique, on peut toujours ressembler a un ancetre plus ancien, inconnu. Pourtant, il doutait de l'atavisme, son opinion etait, malgre un exemple singulier pris dans sa propre famille, que la ressemblance, au bout de deux ou trois generations, doit sombrer, en raison des accidents, des interventions, des mille combinaisons possibles. Il y avait donc la un perpetuel devenir, une transformation constante dans cet effort communique, cette puissance transmise, cet ebranlement qui souffle la vie a la matiere et qui est toute la vie. Et des questions multiples se posaient. Existait-il un progres physique et intellectuel a travers les ages? Le cerveau, au contact des sciences grandissantes, s'amplifiait-il? Pouvait-on esperer, a la longue, une plus grande somme de raison et de bonheur? Puis, c'etaient des problemes speciaux, un entre autres, dont le mystere l'avait longtemps irrite: comment un garcon, comment une fille, dans la conception? n'arriverait-on jamais a prevoir scientifiquement le sexe, ou tout au moins a l'expliquer? Il avait ecrit, sur cette matiere, un tres curieux memoire, bourre de faits, mais concluant en somme a l'ignorance absolue ou l'avaient laisse les plus tenaces recherches. Sans doute, l'heredite ne le passionnait-elle ainsi que parce qu'elle restait obscure, vaste et insondable, comme toutes les sciences balbutiantes encore, ou l'imagination est maitresse. Enfin, une longue etude qu'il avait faite sur l'heredite de la phtisie, venait de reveiller en lui la foi chancelante du medecin guerisseur, en le lancant dans l'espoir noble et fou de regenerer l'humanite. En somme, le docteur Pascal n'avait qu'une croyance, la croyance a la vie. La vie etait l'unique manifestation divine. La vie, c'etait Dieu, le grand moteur, l'ame de l'univers. Et la vie n'avait d'autre instrument que l'heredite, l'heredite faisait le monde; de sorte que, si l'on avait pu la connaitre, la capter pour disposer d'elle, on aurait fait le monde a son gre. Chez lui, qui avait vu de pres la maladie, la souffrance et la mort, une pitie militante de medecin s'eveillait. Ah! ne plus etre malade, ne plus souffrir, mourir le moins possible! Son reve aboutissait a cette pensee qu'on pourrait hater le bonheur universel, la cite future de perfection et de felicite, en intervenant, en assurant de la sante a tous. Lorsque tous seraient sains, forts, intelligents, il n'y aurait plus qu'un peuple superieur, infiniment sage et heureux. Dans l'Inde, est-ce qu'en sept generations, on ne faisait pas d'un soudra un brahmane, haussant ainsi experimentalement le dernier des miserables au type humain le plus acheve? Et, comme, dans son etude sur la phtisie, il avait conclu qu'elle n'etait pas hereditaire, mais que tout enfant de phtisique apportait un terrain degenere ou la phtisie se developpait avec une facilite rare, il ne songeait plus qu'a enrichir ce terrain appauvri par l'heredite, pour lui donner la force de resister aux parasites, ou plutot aux ferments destructeurs qu'il soupconnait dans l'organisme, longtemps avant la theorie des microbes. Donner de la force, tout le probleme etait la; et donner de la force, c'etait aussi donner de la volonte, elargir le cerveau en consolidant les autres organes. Vers ce temps, le docteur, lisant un vieux livre de medecine du quinzieme siecle, fut tres frappe par une medication, dite "medecine des signatures". Pour guerir un organe malade, il suffisait de prendre a un mouton ou a un boeuf le meme organe sain, de le faire bouillir, puis d'en faire avaler le bouillon. La theorie etait de reparer par le semblable, et dans les maladies de foie surtout, disait le vieil ouvrage, les guerisons ne se comptaient plus. La-dessus, l'imagination du docteur travailla. Pourquoi ne pas essayer? Puisqu'il voulait regenerer les hereditaires affaiblis, a qui la substance nerveuse manquait, il n'avait qu'a leur fournir de la substance nerveuse, normale et saine. Seulement, la methode du bouillon lui parut enfantine, il inventa de piler dans un mortier de la cervelle et du cervelet de mouton, en mouillant avec de l'eau distillee, puis de decanter et de filtrer la liqueur ainsi obtenue. Il experimenta ensuite sur ses malades cette liqueur melee a du vin de Malaga, sans en tirer aucun resultat appreciable. Brusquement, comme il se decourageait, il eut une inspiration, un jour qu'il faisait a une dame atteinte de coliques hepatiques une injection de morphine, avec la petite seringue de Pravaz. S'il essayait, avec sa liqueur, des injections hypodermiques? Et tout de suite, des qu'il fut rentre, il experimenta sur lui-meme, il se fit une piqure aux reins, qu'il renouvela matin et soir. Les premieres doses, d'un gramme seulement, furent sans effet. Mais, ayant double et triple la dose, il fut ravi, un matin, au lever, de retrouver ses jambes de vingt ans. Il alla de la sorte jusqu'a cinq grammes, et il respirait plus largement, il travaillait avec une lucidite, une aisance, qu'il avait perdue depuis des annees. Tout un bien-etre, toute une joie de vivre l'inondait. Des lors, quand il eut fait fabriquer a Paris une seringue pouvant contenir cinq grammes, il fut surpris des resultats heureux obtenus sur ses malades, qu'il remettait debout en quelques jours, comme dans un nouveau flot de vie, vibrante, agissante. Sa methode etait bien encore empirique et barbare, il y devinait toutes sortes de dangers, surtout il avait peur de determiner des embolies, si la liqueur n'etait pas d'une purete parfaite. Puis, il soupconnait que l'energie de ses convalescents venait en partie de la fievre qu'il leur donnait. Mais il n'etait qu'un pionnier, la methode se perfectionnerait plus tard. N'y avait-il pas deja la un prodige, a faire marcher les ataxiques, a ressusciter les phtisiques, a rendre meme des heures de lucidite aux fous? Et, devant cette trouvaille de l'alchimie du vingtieme siecle, un immense espoir s'ouvrait, il croyait avoir decouvert la panacee universelle, la liqueur de vie destinee a combattre la debilite humaine, seule cause reelle de tous les maux, une veritable et scientifique fontaine de Jouvence, qui, en donnant de la force, de la sante et de la volonte, referait une humanite toute neuve et superieure. Ce matin-la, dans sa chambre, une piece au nord, un peu assombrie par le voisinage des platanes, meublee simplement de son lit de fer, d'un secretaire en acajou et d'un grand bureau, ou se trouvaient un portier et un microscope, il achevait, avec des soins infinis, la fabrication d'une fiole de sa liqueur. Apres avoir pile de la substance nerveuse de mouton, dans de l'eau distillee, il avait du decanter et filtrer. Et il venait enfin d'obtenir une petite bouteille d'un liquide trouble, opalin, irise de reflets bleuatres, qu'il regarda longtemps a la lumiere, comme s'il avait tenu le sang regenerateur et sauveur du monde. Mais des coups legers contre la porte et une voix pressante le tirerent de son reve. --Eh bien! quoi donc? monsieur, il est midi un quart, vous ne voulez pas dejeuner? En bas, en effet, le dejeuner attendait, dans la grande salle a manger fraiche. On avait laisse les volets fermes, un seul venait d'etre entrouvert. C'etait une piece gaie, aux panneaux de boiserie gris perle, releve de filets bleus. La table, le buffet, les chaises, avaient du completer autrefois le mobilier empire qui garnissait les chambres; et, sur le fond clair, le vieil acajou s'enlevait en vigueur, d'un rouge intense. Une suspension de cuivre poli, toujours reluisante, brillait comme un soleil; tandis que, sur les quatre murs, fleurissaient quatre grands bouquets au pastel, des giroflees, des oeillets, des jacinthes, des roses. Rayonnant, le docteur Pascal entra. --Ah! fichtre! je me suis oublie, je voulais finir.... En voila, de la toute neuve et de la tres pure, cette fois, de quoi faire des miracles! Et il montrait la fiole, qu'il avait descendue, dans son enthousiasme. Mais il apercut Clotilde droite et muette, l'air serieux. Le sourd depit de l'attente venait de la rendre a tout son hostilite, et elle qui avait brule de se jeter a son cou, le matin, restait immobile, comme refroidie et ecartee de lui. --Bon! reprit-il, sans rien perdre de son allegresse, nous boudons encore. C'est ca qui est vilain!... Alors, tu ne l'admires pas, ma liqueur de sorcier, qui reveille les morts? Il s'etait mis a table, et la jeune fille, en s'asseyant en face de lui, dut enfin repondre. --Tu sais bien, maitre, que j'admire tout de toi.... Seulement, mon desir est que les autres aussi t'admirent. Et il y a cette mort du pauvre vieux Boutin.... --Oh! s'ecria-t-il sans la laisser achever, un epileptique qui a succombe dans une crise congestive!... Tiens! puisque tu es de mechante humeur, ne causons plus de cela: tu me ferais de la peine, et ca gaterait ma journee. Il y avait des oeufs a la coque, des cotelettes, une creme. Et un silence se prolongea, pendant lequel, malgre sa bouderie, elle mangea a belles dents, etant d'un appetit solide, qu'elle n'avait pas la coquetterie de cacher. Aussi finit-il par reprendre en riant: --Ce qui me rassure, c'est que ton estomac est bon.... Martine, donnez donc du pain a mademoiselle. Comme d'habitude, celle-ci les servait, les regardait manger avec sa familiarite tranquille. Souvent meme, elle causait avec eux. --Monsieur, dit-elle, quand elle eut coupe du pain, le boucher a apporte sa note, faut-il la payer? Il leva la tete, la contempla avec surprise. --Pourquoi me demandez-vous ca? D'ordinaire, ne payez-vous pas sans me consulter? C'etait en effet Martine qui tenait la bourse. Les sommes deposees chez M. Grandguillot, notaire a Plassans, produisaient une somme ronde de six mille francs de rente. Chaque trimestre, les quinze cents francs restaient entre les mains de la servante, et elle en disposait au mieux des interets de la maison, achetait et payait tout, avec la plus stricte economie, car elle etait avare, ce dont on la plaisantait meme continuellement. Clotilde, tres peu depensiere, n'avait pas de bourse a elle. Quant au docteur, il prenait, pour ses experiences et pour son argent de poche, sur les trois ou quatre mille francs qu'il gagnait encore par an et qu'il jetait au fond d'un tiroir du secretaire; de sorte qu'il y avait la un petit tresor, de l'or et des billets de banque, dont il ne connaissait jamais le chiffre exact. --Sans doute, monsieur, je paye, reprit la servante, mais lorsque c'est moi qui ai pris la marchandise; et, cette fois, la note est si grosse, a cause de toutes ces cervelles que le boucher vous a fournies.... Le docteur l'interrompit brusquement. --Ah ca! dites donc, est-ce que vous allez vous mettre contre moi, vous aussi? Non, non! ce serait trop!... Hier, vous m'avez fait beaucoup de chagrin, toutes les deux, et j'etais en colere. Mais il faut que cela cesse, je ne veux pas que la maison devienne un enfer.... Deux femmes contre moi, et les seules qui m'aiment un peu! Tous savez, je prefererais tout de suite prendre la porte! Il ne se fachait pas, il riait, bien qu'on sentit, au tremblement de sa voix, l'inquietude de son coeur. Et il ajouta, de son air gai de bonhomie: --Si vous avez peur pour votre fin de mois, ma fille, dites au boucher de m'envoyer ma note a part.... Et n'ayez pas de crainte, on ne vous demande pas d'y mettre du votre, vos sous peuvent dormir. C'etait une allusion a la petite fortune personnelle de Martine. En trente ans, a quatre cents francs de gages, elle avait gagne douze mille francs, sur lesquels elle n'avait preleve que le strict necessaire de son entretien; et, engraissee, presque triplee par les interets, la somme de ses economies etait aujourd'hui d'une trentaine de mille francs, qu'elle n'avait pas voulu placer chez M. Grandguillot, par un caprice, une volonte de mettre son argent a l'ecart. Il etait ailleurs, en rentes solides. --Les sous qui dorment sont des sous honnetes, dit-elle gravement. Mais monsieur a raison, je dirai au boucher d'envoyer une note a part, puisque toutes ces cervelles sont pour la cuisine a monsieur, et non pour la mienne. Cette explication avait fait sourire Clotilde que les plaisanteries sur l'avarice de Martine amusaient d'ordinaire; et le dejeuner s'acheva plus gaiement. Le docteur voulut aller prendre le cafe sous les platanes, en disant qu'il avait besoin d'air, apres s'etre enferme toute la matinee. Le cafe fut donc servi sur la table de pierre, pres de la fontaine. Et qu'il faisait bon la, dans l'ombre, dans la fraicheur chantante de l'eau, tandis que, a l'entour, la pinede, l'aire, la propriete entiere brulait, au soleil de deux heures! Pascal avait complaisamment apporte la fiole de substance nerveuse, qu'il regardait, posee sur la table. --Ainsi, mademoiselle, reprit-il d'un air de plaisanterie bourrue, vous ne croyez pas a mon elixir de resurrection, et vous croyez aux miracles! --Maitre, repondit Clotilde, je crois que nous ne savons pas tout. Il eut un geste d'impatience. --Mais il faudra tout savoir.... Comprends donc, petite tetue, que jamais on n'a constate scientifiquement une seule derogation aux lois invariables qui regissent l'univers. Seule, jusqu'a ce jour, l'intelligence humaine est intervenue, je te defie bien de trouver une volonte reelle, une intention quelconque, en dehors de la vie.... Et tout est la, il n'y a, dans le monde, pas d'autre volonte que cette force qui pousse tout a la vie, a une vie de plus en plus developpee et superieure. Il s'etait leve, le geste large, et une telle foi le soulevait, que la jeune fille le regardait, surprise de le trouver si jeune, sous ses cheveux blancs. --Veux-tu que je te dise mon _Credo_, a moi, puisque tu m'accuses de ne pas vouloir du tien.... Je crois que l'avenir de l'humanite est dans le progres de la raison par la science. Je crois que la poursuite de la verite par la science est l'ideal divin que l'homme doit se proposer. Je crois que tout est illusion et vanite, en dehors du tresor des verites lentement acquises et qui ne se perdront jamais plus. Je crois que la somme de ces verites, augmentees toujours, finira par donner a l'homme un pouvoir incalculable, et la serenite, sinon le bonheur.... Oui, je crois au triomphe final de la vie. Et son geste, elargi encore, faisait le tour du vaste horizon, comme pour prendre a temoin cette campagne en flammes, ou bouillaient les seves de toutes les existences. --Mais le continuel miracle, mon enfant, c'est la vie.... Ouvre donc les yeux, regarde! Elle hocha la tete. --Je les ouvre, et je ne vois pas tout.... C'est toi, maitre, qui es un entete, quand tu ne veux pas admettre qu'il y a, la-bas, un inconnu ou tu n'entreras jamais. Oh! je sais, tu es trop intelligent pour ignorer cela. Seulement, tu ne veux pas en tenir compte, tu mets l'inconnu a part, parce qu'il te generait dans tes recherches.... Tu as beau me dire d'ecarter le mystere, de partir du connu a la conquete de l'inconnu, je ne puis pas, moi! le mystere tout de suite me reclame et m'inquiete. Il l'ecoutait en souriant, heureux de la voir s'animer, et il caressa de la main les boucles de ses cheveux blonds. --Oui, oui, je sais, tu es comme les autres, tu ne peux vivre sans illusion et sans mensonge.... Enfin, va, nous nous entendrons quand meme. Porte-toi bien, c'est la moitie de la sagesse et du bonheur. Puis, changeant de conversation: --Voyons, tu vas pourtant m'accompagner et m'aider dans ma tournee de miracles.... C'est jeudi, mon jour de visites. Quand la chaleur sera un peu tombee, nous sortirons ensemble. Elle refusa d'abord, pour paraitre ne pas ceder; et elle finit par consentir, en voyant la peine qu'elle lui faisait. D'habitude, elle l'accompagnait. Ils resterent longtemps sous les platanes, jusqu'au moment ou le docteur monta s'habiller. Lorsqu'il redescendit, correctement serre dans une redingote, coiffe d'un chapeau de soie a larges bords, il parla d'atteler Bonhomme, le cheval qui, pendant un quart de siecle, l'avait mene a ses visites. Mais la pauvre vieille bete devenait aveugle, et par reconnaissance pour ses services, par tendresse pour sa personne, on ne le derangeait plus guere. Ce soir-la, il etait tout endormi, l'oeil vague, les jambes perdues de rhumatismes. Aussi le docteur et la jeune fille, etant alles le voir dans l'ecurie, lui mirent-ils un gros baiser a gauche et a droite des naseaux, en lui disant de se reposer sur une botte de bonne paille, que la servante apporta. Et ils deciderent qu'ils iraient a pied. Clotilde, gardant sa robe de toile blanche, a pois rouges, avait simplement noue sur ses cheveux un large chapeau de paille, couvert d'une touffe de lilas; et elle etait charmante, avec ses grands yeux, son visage de lait et de rose, dans l'ombre des vastes bords. Quand elle sortait ainsi, au bras de Pascal, elle mince, elancee et si jeune, lui rayonnant, le visage eclaire par la blancheur de la barbe, d'une vigueur encore qui la lui faisait soulever pour franchir les ruisseaux, on souriait sur leur passage, on se retournait en les suivant du regard, tant ils etaient beaux et joyeux. Ce jour-la, comme ils debouchaient du chemin des Fenouilleres, a la porte de Plassans, un groupe de commeres s'arreta net de causer. On aurait dit un de ces anciens rois qu'on voit dans les tableaux, un de ces rois puissants et doux qui ne vieillissent plus, la main posee sur l'epaule d'une enfant belle comme le jour, dont la jeunesse eclatante et soumise les soutient. Ils tournaient sur le cours Sauvaire, pour gagner la rue de la Banne, lorsqu'un grand garcon brun, d'une trentaine d'annees, les arreta. --Ah! maitre, vous m'avez oublie. J'attends toujours votre note, sur la phtisie. C'etait le docteur Ramond, installe depuis deux annees a Plassans, et qui s'y faisait une belle clientele. De tete superbe, dans tout l'eclat d'une virilite souriante, il etait adore des femmes, et il avait heureusement beaucoup d'intelligence et beaucoup de sagesse. --Tiens! Ramond, bonjour!... Mais pas du tout, cher ami, je ne vous oublie pas. C'est cette petite fille a qui j'ai donne hier la note a copier et qui n'en a encore rien fait. Les deux jeunes gens s'etaient serre la main, d'un air d'intimite cordiale. --Bonjour, mademoiselle Clotilde. --Bonjour, monsieur Ramond. Pendant une fievre muqueuse, heureusement benigne, que la jeune fille avait eue l'annee precedente, le docteur Pascal s'etait affole, au point de douter de lui; et il avait exige que son jeune confrere l'aidat, le rassurat. C'etait ainsi qu'une familiarite, une sorte de camaraderie s'etait nouee entre les trois. --Vous aurez votre note demain matin, je vous le promets, reprit-elle en riant. Mais Ramond les accompagna quelques minutes, jusqu'au bout de la rue de la Banne, a l'entree du vieux quartier, ou ils allaient. Et il y avait, dans la facon dont il se penchait, en souriant a Clotilde, tout un amour discret, lentement grandi, attendant avec patience l'heure fixee pour le plus raisonnable des denouements. D'ailleurs, il ecoutait avec deference le docteur Pascal, dont il admirait beaucoup les travaux. --Tenez! justement, cher ami, je vais chez Guiraude, vous savez cette femme dont le mari, un tanneur, est mort phtisique, il y a cinq ans. Deux enfants lui sont restes: Sophie, une fille de seize ans bientot, que j'ai pu heureusement, quatre ans avant la mort du pere, faire envoyer a la campagne, pres d'ici, chez une de ses tantes; et un fils, Valentin, qui vient d'avoir vingt et un ans, et que la mere a voulu garder pres d'elle, par un entetement de tendresse, malgre les affreux resultats dont je l'avais menacee. Eh bien! voyez si j'ai raison de pretendre que la phtisie n'est pas hereditaire, mais que les parents phtisiques leguent seulement un terrain degenere, dans lequel la maladie se developpe, a la moindre contagion. Aujourd'hui, Valentin, qui a vecu dans le contact quotidien du pere, est phtisique, tandis que Sophie, poussee en plein soleil, a une sante superbe.. Il triomphait, il ajouta en riant: --Ca n'empeche pas que je vais peut-etre sauver Valentin, car il renait a vue d'oeil, il engraisse, depuis que je le pique.... Ah! Ramond, vous y viendrez, vous y viendrez, a mes piqures! Le jeune medecin leur serra la main a tous deux. --Mais je ne dis pas non. Vous savez bien que je suis toujours avec vous. Quand ils furent seuls, ils haterent le pas, ils tomberent tout de suite dans la rue Canquoin, une des plus etroites et des plus noires du vieux quartier. Par cet ardent soleil, il y regnait un jour livide, une fraicheur de cave. C'etait la, au rez-de-chaussee, que Guiraude demeurait, en compagnie de son fils Valentin. Elle vint ouvrir, mince, epuisee, frappee elle-meme d'une lente decomposition du sang. Du matin au soir, elle cassait des amandes avec la tete d'un os de mouton, sur un gros pave, serre entre ses genoux; et cet unique travail les faisait vivre, le fils ayant du cesser toute besogne. Guiraude sourit pourtant, ce jour-la, en apercevant le docteur, car Valentin venait de manger une cotelette, de grand appetit, veritable debauche qu'il ne se permettait pas depuis des mois. Lui, chetif, les cheveux et la barbe rares, les pommettes saillantes et rosees dans un teint de cire, s'etait egalement leve avec promptitude, pour montrer qu'il etait gaillard. Aussi Clotilde fut-elle emue de l'accueil fait a Pascal, comme au sauveur, au messie attendu. Ces pauvres gens lui serraient les mains, lui auraient baise les pieds, le regardaient avec des yeux luisants de gratitude. Il pouvait donc tout, il etait donc le bon Dieu, qu'il ressuscitait les morts! Lui-meme eut un rire encourageant, devant cette cure qui s'annoncait si bien. Sans doute le malade n'etait pas gueri, peut-etre n'y avait-il la qu'un coup de fouet, car il le sentait surtout excite et fievreux. Mais n'etait-ce donc rien que de gagner des jours? Il le piqua de nouveau, pendant que Clotilde, debout devant la fenetre, tournait le dos; et, lorsqu'ils partirent, elle le vit qui laissait vingt francs sur la table. Souvent, cela lui arrivait, de payer ses malades, au lieu d'en etre paye. Ils firent trois autres visites dans le vieux quartier, puis allerent chez une dame de la ville neuve; et, comme ils se retrouvaient dans la rue: --Tu ne sais pas, dit-il, si tu etais une fille courageuse, avant de passer chez Lafouasse, nous irions jusqu'a la Seguiranne, voir Sophie chez sa tante. Ca me ferait plaisir. Il n'y avait guere que trois kilometres, ce serait une promenade charmante, par cet admirable temps. Et elle accepta gaiement, ne boudant plus, se serrant contre lui, heureuse d'etre a son bras. Il etait cinq heures, le soleil oblique emplissait la campagne d'une grande nappe d'or. Mais, des qu'ils furent sortis de Plassans, ils durent traverser un coin de la vaste plaine, dessechee et nue, a droite de la Viorne. Le canal recent, dont les eaux d'irrigation devaient transformer le pays mourant de soif, n'arrosait point encore ce quartier; et les terres rougeatres, les terres jaunatres s'etalaient a l'infini, dans le morne ecrasement du soleil, plantees seulement d'amandiers greles, d'oliviers nains, continuellement tailles et rabattus, dont les branches se contournent, se dejettent, en des attitudes de souffrance et de revolte. Au loin, sur les coteaux peles, on ne voyait que les taches pales des bastides, que barrait la ligne noire du cypres reglementaire. Cependant, l'immense etendue sans arbres, aux larges plis de terrains desoles, de colorations dures et nettes, gardait de belles courbes classiques, d'une severe grandeur. Et il y avait, sur la route, vingt centimetres de poussiere, une poussiere de neige que le moindre souffle enlevait en larges fumees volantes, et qui poudrait a blanc, aux deux bords, les figuiers et les ronces. Clotilde, qui s'amusait comme une enfant a entendre toute cette poussiere craquer sous ses petits pieds, voulait abriter Pascal de son ombrelle. --Tu as le soleil dans les yeux. Tiens-toi donc a gauche. Mais il finit par s'emparer de l'ombrelle, pour la porter lui-meme. --C'est toi qui ne la tiens pas bien, et puis ca te fatigue.... D'ailleurs, nous arrivons. Dans la plaine brulee, on apercevait deja un ilot de feuillages, tout un enorme bouquet d'arbres. C'etait la Seguiranne, la propriete ou avait grandi Sophie, chez sa tante Dieudonne, la femme du meger. A la moindre source, au moindre ruisseau, cette terre de flammes eclatait en puissantes vegetations, et d'epais ombrages s'elargissaient alors, des allees d'une profondeur, d'une fraicheur delicieuse. Les platanes, les marronniers, les ormeaux poussaient vigoureusement. Ils s'engagerent dans une avenue d'admirables chenes verts. Comme ils approchaient de la ferme, une faneuse, dans un pre, lacha sa fourche, accourut. C'etait Sophie, qui avait reconnu le docteur et la demoiselle, ainsi qu'elle nommait Clotilde. Elle les adorait, elle resta ensuite toute confuse, a les regarder, sans pouvoir dire les bonnes choses dont son coeur debordait. Elle ressemblait a son frere Valentin, elle avait sa petite taille, ses pommettes saillantes, ses cheveux pales; mais, a la campagne, loin de la contagion du milieu paternel, il semblait qu'elle eut pris de la chair, d'aplomb sur ses fortes jambes, les joues remplies, les cheveux abondants. Et elle avait de tres beaux yeux, qui luisaient de sante et de gratitude. La tante Dieudonne, qui fanait elle aussi, s'etait avancee a son tour, criant de loin, plaisantant avec quelque rudesse provencale. --Ah! monsieur Pascal, nous n'avons pas besoin de vous, ici! Il n'y a personne de malade! Le docteur, qui etait simplement venu chercher ce beau spectacle de sante, repondit sur le meme ton: --Je l'espere bien. N'empeche que voila une fillette qui nous doit un fameux cierge, a vous et a moi! --Ca, c'est la verite pure! Et elle le sait, monsieur Pascal, elle dit tous les jours que, sans vous, elle serait a cette heure comme son pauvre frere Valentin. --Bah! nous le sauverons egalement. Il va mieux, Valentin. Je viens de le voir. Sophie saisit les mains du docteur, de grosses larmes parurent dans ses yeux. Elle ne put que balbutier: --Oh! monsieur Pascal! Comme on l'aimait! et Clotilde sentait sa tendresse pour lui s'augmenter de toutes ces affections eparses. Ils resterent la un instant, a causer, dans l'ombre saine des chenes verts. Puis, ils revinrent vers Plassans, avant encore de faire une visite. C'etait, a l'angle de deux routes, dans un cabaret borgne, blanc des poussieres envolees. On venait d'installer, en face, un moulin a vapeur, en utilisant les anciens batiments du Paradou, une propriete datant du dernier siecle. Et Lafouasse, le cabaretier, faisait tout de meme de petites affaires, grace aux ouvriers du moulin et aux paysans qui apportaient leur ble. Il avait encore pour clients, le dimanche, les quelques habitants des Artaud, un hameau voisin. Mais la malechance le frappait, il se trainait depuis trois ans, en se plaignant de douleurs, dans lesquelles le docteur avait fini par reconnaitre un commencement d'ataxie; et il s'entetait pourtant a ne pas prendre de servante, il se tenait aux meubles, servait quand meme ses pratiques. Aussi, remis debout apres une dizaine de piqures, criait-il deja sa guerison partout. Il etait justement sur sa porte, grand et fort, le visage enflamme, sous le flamboiement de ses cheveux rouges. --Je vous attendais, monsieur Pascal. Vous savez que j'ai pu hier mettre deux pieces de vin en bouteilles, et sans fatigue! Clotilde resta dehors, sur un banc de pierre, tandis que Pascal entrait dans la salle, afin de piquer Lafouasse. On entendait leurs voix; et ce dernier, tres douillet malgre ses gros muscles, se plaignait que la piqure fut douloureuse; mais, enfin, on pouvait bien souffrir un peu, pour acheter de la bonne sante. Ensuite, il se facha, forca le docteur a accepter un verre de quelque chose. La demoiselle ne lui ferait pas l'affront de refuser du sirop. Il porta une table dehors, il fallut absolument trinquer avec lui. --A votre sante, monsieur Pascal, et a la sante de tous les pauvres bougres, a qui vous rendez le gout du pain! Souriante, Clotilde songeait aux commerages dont lui avait parle Martine, a ce pere Boutin qu'on accusait le docteur d'avoir tue. Il ne tuait donc pas tous ses malades, sa medication faisait donc de vrais miracles? Et elle retrouvait sa foi en son maitre, dans cette chaleur d'amour qui lui remontait au coeur. Quand ils partirent, elle etait revenue a lui tout entiere, il pouvait la prendre, l'emporter, disposer d'elle, a son gre. Mais, quelques minutes auparavant, sur le banc de pierre, elle avait reve a une confuse histoire, en regardant le moulin a vapeur. N'etait-ce point la, dans ces batiments noirs de charbon et blancs de farine aujourd'hui, que s'etait passe autrefois un drame de passion? Et l'histoire lui revenait, des details donnes par Martine, des allusions faites par le docteur lui-meme, toute une aventure amoureuse et tragique de son cousin, l'abbe Serge Mouret, alors cure des Artaud, avec une adorable fille, sauvage et passionnee, qui habitait le Paradou. Ils suivaient de nouveau la route, et Clotilde s'arreta, montrant de la main la vaste etendue morne, des chaumes, des cultures plates, des terrains encore en friche. --Maitre, est-ce qu'il n'y avait pas la un grand jardin? ne m'as-tu pas conte cette histoire? Pascal, dans la joie de cette bonne journee, eut un tressaillement, un sourire d'une tendresse infiniment triste. --Oui, oui, le Paradou, un jardin immense, des bois, des prairies, des vergers, des parterres, et des fontaines, et des ruisseaux qui se jetaient dans la Viorne.... Un jardin abandonne depuis un siecle, le jardin de la Belle au Bois dormant, ou la nature etait redevenue souveraine.... Et, tu le vois, ils l'ont deboise, defriche, nivele, pour le diviser en lots et le vendre aux encheres. Les sources elles-memes se sont taries, il n'y a plus, la-bas, que ce marais empoisonne.... Ah! quand je passe par ici, c'est un grand creve-coeur! Elle osa demander encore: --N'est-ce point dans le Paradou que mon cousin Serge et ta grande amie Albine se sont aimes? Mais il ne la savait plus la, il continua, les yeux au loin, perdus dans le passe. --Albine, mon Dieu! je la revois, dans le coup de soleil du jardin, comme un grand bouquet d'une odeur vivante, la tete renversee, la gorge toute gonflee de gaiete, heureuse de ses fleurs, des fleurs sauvages tressees parmi ses cheveux blonds, nouees a son cou, a son corsage, a ses bras minces, nus et dores.... Et, quand elle se fut asphyxiee, au milieu de ses fleurs, je la revois morte, tres blanche, les mains jointes, dormant avec un sourire, sur sa couche de jacinthes et de tubereuses.... Une morte d'amour, et comme Albine et Serge s'etaient aimes dans le grand jardin tentateur, au sein de la nature complice! et quel flot de vie emportant tous les faux liens, et quel triomphe de la vie! Clotilde, troublee, a cet ardent murmure de paroles, le regardait fixement. Jamais elle ne s'etait permis de lui parler d'une autre histoire qui courait, l'unique et discret amour qu'il aurait eu pour une dame, morte elle aussi a cette heure. On racontait qu'il l'avait soignee, sans meme oser lui baiser le bout des doigts. Jusqu'ici, jusqu'a pres de soixante ans, l'etude et la timidite l'avaient detourne des femmes. Mais on le sentait reserve a la passion, le coeur tout neuf et debordant, sous sa chevelure blanche. --Et celle qui est morte, celle qu'on pleure.... Elle se reprit, la voix tremblante, les joues empourprees, sans savoir pourquoi. --Serge ne l'aimait donc pas, qu'il l'a laissee mourir? Pascal sembla se reveiller, fremissant de la retrouver pres de lui, si jeune, avec de si beaux yeux, brulants et clairs, dans l'ombre du grand chapeau. Quelque chose avait passe, un meme souffle venait de les traverser tous deux. Ils ne se reprirent pas le bras, ils marcherent cote a cote. --Ah! cherie, ce serait trop beau, si les hommes ne gataient pas tout! Albine est morte, et Serge est maintenant cure a Saint-Eutrope, ou il vit avec sa soeur Desiree, une brave creature, celle-ci, qui a la chance d'etre a moitie idiote. Lui est un saint homme, je n'ai jamais dit le contraire.... On peut etre un assassin et servir Dieu. Et il continua, disant les choses crues de l'existence, l'humanite execrable et noire, sans quitter son gai sourire. Il aimait la vie, il en montrait l'effort incessant avec une tranquille vaillance, malgre tout le mal, tout l'ecoeurement qu'elle pouvait contenir. La vie avait beau paraitre affreuse, elle devait etre grande et bonne, puisqu'on mettait a la vivre une volonte si tenace, dans le but, sans doute, de cette volonte meme et du grand travail ignore qu'elle accomplissait. Certes, il etait un savant, un clairvoyant, il ne croyait pas a une humanite d'idylle vivant dans une nature de lait, il voyait au contraire les maux et les tares, les etalait, les fouillait, les cataloguait depuis trente ans; et sa passion de la vie, son admiration des forces de la vie suffisaient a le jeter dans une perpetuelle joie, d'ou semblait couler naturellement son amour des autres, un attendrissement fraternel, une sympathie, qu'on sentait sous sa rudesse d'anatomiste et sous l'impersonnalite affectee de ses etudes. --Bah! conclut-il, en se retournant une derniere fois vers les vastes champs mornes, le Paradou n'est plus, ils l'ont saccage, sali, detruit; mais, qu'importe! des vignes seront plantees, du ble grandira, toute une poussee de recoltes nouvelles; et l'on s'aimera encore, aux jours lointains de vendange et de moisson.... La vie est eternelle, elle ne fait jamais que recommencer et s'accroitre. Il lui avait repris le bras, ils rentrerent ainsi, serres l'un contre l'autre, bons amis, par le lent crepuscule qui se mourait au ciel, en un lac tranquille de violettes et de roses. Et, a les revoir passer tous deux, l'ancien roi puissant et doux, appuye a l'epaule d'une enfant charmante et soumise, dont la jeunesse le soutenait, les femmes du faubourg, assises sur leurs portes, les suivaient d'un sourire attendri. A la Souleiade, Martine les guettait. De loin, elle leur fit un grand geste. Eh bien! quoi donc, on ne dinait pas ce jour-la? Puis, quand ils se furent approches: --Ah! vous attendrez un petit quart d'heure. Je n'ai pas ose mettre mon gigot. Ils resterent dehors, charmes, dans le jour finissant. La pinede, qui se noyait d'ombre, exhalait une odeur balsamique de resine; et de l'aire, brulante encore, ou se mourait un dernier reflet rose, montait un frisson. C'etait comme un soulagement, un soupir d'aise, un repos de la propriete entiere, des amandiers amaigris, des oliviers tordus, sous le grand ciel palissant, d'une serenite pure; tandis que, derriere la maison, le bouquet des platanes n'etait plus qu'une masse de tenebres, noire et impenetrable, ou l'on entendait la fontaine, a l'eternel chant de cristal. --Tiens! dit le docteur, monsieur Bellombre a deja dine, et il prend le frais. Il montrait, de la main, sur un banc de la propriete voisine, un grand et maigre vieillard de soixante-dix ans, a la figure longue, tailladee de rides, aux gros yeux fixes, tres correctement serre dans sa cravate et dans sa redingote. --C'est un sage, murmura Clotilde. Il est heureux. Pascal se recria. --Lui! j'espere bien que non! Il ne haissait personne, et seul, M. Bellombre, cet ancien professeur de septieme, aujourd'hui retraite, vivant dans sa petite maison sans autre compagnie que celle d'un jardinier, muet et sourd, plus age que lui, avait le don de l'exasperer. --Un gaillard qui a eu peur de la vie, entends-tu? peur de la vie!... Oui! egoiste, dur et avare! S'il a chasse la femme de son existence, ca n'a ete que dans la terreur d'avoir a lui payer des bottines. Et il n'a connu que les enfants des autres, qui l'ont fait souffrir: de la, sa haine de l'enfant, cette chair a punitions.... La peur de la vie, la peur des charges et des devoirs, des ennuis et des catastrophes! la peur de la vie qui fait, dans l'epouvante ou l'on est de ses douleurs, que l'on refuse ses joies! Ah! vois-tu, cette lachete me souleve, je ne puis la pardonner.... Il faut vivre, vivre tout entier, vivre toute la vie, et plutot la souffrance, la souffrance seule, que ce renoncement, cette mort a ce qu'on a de vivant et d'humain en soi! M. Bellombre s'etait leve, et il suivait une allee de son jardin, a petits pas paisibles. Alors, Clotilde, qui le regardait toujours, silencieuse, dit enfin: --Il y a pourtant la joie du renoncement. Renoncer, ne pas vivre, se garder pour le mystere, cela n'a-t-il pas ete tout le grand bonheur des saints? --S'ils n'ont pas vecu, cria Pascal, ils ne peuvent pas etre des saints. Mais il la sentit qui se revoltait, qui allait de nouveau lui echapper. Dans l'inquietude de l'au dela, tout au fond, il y a la peur et la haine de la vie. Aussi retrouva-t-il son bon rire, si tendre et si conciliant. --Non, non! en voila assez pour aujourd'hui, ne nous disputons plus, aimons-nous bien fort.... Et, tiens! Martine nous appelle, allons diner. III Pendant un mois, le malaise empira, et Clotilde souffrait surtout de voir que Pascal fermait les tiroirs a clef, maintenant. Il n'avait plus en elle la tranquille confiance de jadis, elle en etait blessee, a un tel point, que, si elle avait trouve l'armoire ouverte, elle aurait jete les dossiers au feu, comme sa grand'mere Felicite la poussait a le faire. Et les facheries recommencaient, souvent on ne se parlait pas de deux jours. Un matin, a la suite d'une de ces bouderies qui durait depuis l'avant-veille, Martine dit, en servant le dejeuner: --Tout a l'heure, comme je traversais la place de la Sous-Prefecture, j'ai vu entrer chez madame Felicite un etranger que j'ai bien cru reconnaitre.... Oui, ce serait votre frere, mademoiselle, que je n'en serais pas surprise. Du coup, Pascal et Clotilde se parlerent. --Ton frere! est-ce que grand'mere l'attendait? --Non, je ne crois pas.... Voici plus de six mois qu'elle l'attend. Je sais qu'elle lui a de nouveau ecrit, il y a huit jours. Et ils questionnerent Martine. --Dame! monsieur, je ne peux pas dire, car, depuis quatre ans que j'ai vu monsieur Maxime, lorsqu'il est reste deux heures chez nous, en se rendant en Italie, il a peut-etre bien change.... J'ai cru tout de meme reconnaitre son dos. La conversation continua, Clotilde paraissait heureuse de cet evenement qui rompait enfin le lourd silence, et Pascal conclut: --Bon! si c'est lui, il viendra nous voir. C'etait Maxime, en effet. Il cedait, apres des mois de refus, aux sollicitations pressantes de la vieille madame Rougon, qui avait, de ce cote encore, toute une plaie vive de la famille a fermer. L'histoire etait ancienne, et elle s'aggravait chaque jour. A l'age de dix-sept ans, il y avait quinze ans deja, Maxime avait eu, d'une servante seduite, un enfant, sotte aventure de gamin precoce, dont Saccard, son pere, et sa belle-mere Renee, celle-ci simplement vexee du choix indigne, s'etaient contentes de rire. La servante, Justine Megot, etait justement d'un village des environs, une fillette blonde de dix-sept ans aussi, docile et douce; et on l'avait renvoyee a Plassans, avec une rente de douze cents francs, pour elever le petit Charles. Trois ans plus tard, elle y avait epouse un bourrelier du faubourg, Anselme Thomas, bon travailleur, garcon raisonnable que la rente tentait. Du reste, elle etait devenue d'une conduite exemplaire, engraissee, comme guerie d'une toux qui avait fait craindre une heredite facheuse, due a toute une ascendance alcoolique. Et deux nouveaux enfants, nes de son mariage, un garcon age de dix ans, et une petite fille de sept, gras et roses, se portaient admirablement bien; de sorte qu'elle aurait ete la plus respectee, la plus heureuse des femmes, sans les ennuis que Charles lui causait dans son menage. Thomas, malgre la rente, execrait ce fils d'un autre, le bousculait, ce dont souffrait secretement la mere, en epouse soumise et silencieuse. Aussi, bien qu'elle l'adorat, l'aurait-elle volontiers rendu a la famille du pere. Charles, a quinze ans, en paraissait a peine douze, et il en etait reste a l'intelligence balbutiante d'un enfant de cinq ans. D'une extraordinaire ressemblance avec sa trisaieule, Tante Dide, la folle des Tulettes, il avait une grace elancee et fine, pareil a un de ces petits rois exsangues qui finissent une race, couronnes de longs cheveux pales, legers comme de la soie. Ses grands yeux clairs etaient vides, sa beaute inquietante avait une ombre de mort. Et ni cerveau ni coeur, rien qu'un petit chien vicieux, qui se frottait aux gens, pour se caresser. Son arriere-grand'mere Felicite, gagnee par cette beaute ou elle affectait de reconnaitre son sang, l'avait d'abord mis au college, le prenant a sa charge; mais il s'en etait fait chasser au bout de six mois, sous l'accusation de vices inavouables. Trois fois, elle s'etait entetee, l'avait change de pensionnat, pour aboutir toujours au meme renvoi honteux. Alors, comme il ne voulait, comme il ne pouvait absolument rien apprendre, et comme il pourrissait tout, il avait fallu le garder, on se l'etait passe des uns aux autres, dans la famille. Le docteur Pascal, attendri, songeant a une guerison, n'avait abandonne cette cure impossible qu'apres l'avoir eu chez lui pendant pres d'un an, inquiet du contact pour Clotilde. Et, maintenant, lorsque Charles n'etait pas chez sa mere, ou il ne vivait presque plus, on le trouvait chez Felicite ou chez quelque autre parent, coquettement mis, comble de joujoux, vivant en petit dauphin effemine d'une antique race dechue. Cependant, la vieille madame Rougon souffrait de ce batard, a la royale chevelure blonde, et son plan etait de le soustraire aux commerages de Plassans, en decidant Maxime a le prendre, pour le garder a Paris. Ce serait encore une vilaine histoire de la famille effacee. Mais longtemps Maxime avait fait la sourde oreille, hante par la continuelle terreur de gater son existence. Apres la guerre, riche depuis la mort de sa femme, il etait revenu manger sagement sa fortune dans son hotel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, ayant gagne a sa debauche precoce la crainte salutaire du plaisir, surtout resolu a fuir les emotions et les responsabilites, afin de durer le plus possible. Des douleurs vives dans les pieds, des rhumatismes, croyait-il, le tourmentaient depuis quelque temps; il se voyait deja infirme, cloue sur un fauteuil; et le brusque retour en France de son pere, l'activite nouvelle que Saccard deployait, avaient acheve de le terrifier. Il connaissait bien ce devoreur de millions, il tremblait en le retrouvant empresse autour de lui, bonhomme, avec son ricanement amical. N'allait-il pas etre mange, s'il restait un jour a sa merci, lie par ces douleurs qui lui envahissaient les jambes. Et une telle peur de la solitude l'avait pris, qu'il venait de ceder enfin a l'idee de revoir son fils. Si le petit lui semblait doux, intelligent, bien portant, pourquoi ne l'emmenerait-il pas? Cela lui donnerait un compagnon, un heritier qui le protegerait contre les entreprises de son pere. Peu a peu, son egoisme s'etait vu aime, choye, defendu; et pourtant, peut-etre ne se serait-il pas risque encore a un tel voyage, si son medecin ne l'avait envoye aux eaux de Saint-Gervais. Des lors, il n'y avait plus a faire qu'un crochet de quelques lieues, il etait tombe le matin chez la vieille madame Rougon, a l'improviste, bien resolu a reprendre un train, le soir meme, apres l'avoir interrogee et vu l'enfant. Vers deux heures, Pascal et Clotilde etaient encore pres de la fontaine, sous les platanes, ou Martine leur avait servi le cafe, lorsque Felicite arriva, avec Maxime. --Ma cherie, quelle surprise! je t'amene ton frere. Saisie, la jeune fille s'etait levee, devant cet etranger maigri et jauni, qu'elle reconnaissait a peine. Depuis leur separation, en 1854, elle ne l'avait revu que deux fois, la premiere a Paris, la seconde a Plassans. Mais elle gardait de lui une image nette, elegante et vive. La face s'etait creusee, les cheveux s'eclaircissaient, semes de fils blancs. Pourtant, elle finit par le retrouver, avec sa tete jolie et fine, d'une grace inquietante de fille, jusque dans sa decrepitude precoce. --Comme tu te portes bien, toi! dit-il simplement, en embrassant sa soeur. --Mais, repondit-elle, il faut vivre au soleil.... Ah! que je suis heureuse de te voir! Pascal, de son coup d'oeil de medecin, avait fouille a fond son neveu. Il l'embrassa a son tour. --Bonjour, mon garcon.... Et elle a raison, vois-tu, on ne se porte bien qu'au soleil, comme les arbres! Vivement, Felicite etait allee jusqu'a la maison. Elle revint en criant: --Charles n'est donc pas ici? --Non, dit Clotilde. Nous l'avons eu hier. L'oncle Macquart l'a emmene, et il doit passer quelques jours aux Tulettes. Felicite se desespera. Elle n'etait accourue que dans la certitude de trouver l'enfant chez Pascal. Comment faire, maintenant? Le docteur, de son air paisible, proposa d'ecrire a l'oncle, qui le ramenerait, des le lendemain matin. Puis, quand il sut que Maxime voulait absolument repartir par le train de neuf heures, sans coucher, il eut une autre idee. Il allait envoyer chercher un landau, chez le loueur, et l'on irait tous les quatre voir Charles, chez l'oncle Macquart. Ce serait meme une charmante promenade. Il n'y avait pas trois lieues de Plassans aux Tulettes: une heure pour aller, une heure pour revenir, on aurait encore pres de deux heures a rester la-bas, si l'on voulait etre de retour a sept heures. Martine ferait a diner, Maxime aurait tout le temps de manger et de prendre son train. Mais Felicite s'agitait, visiblement inquiete de cette visite a Macquart. --Ah bien, non! si vous croyez que je vais aller la-bas, par ce temps d'orage.... Il est bien plus simple d'envoyer quelqu'un qui nous ramenera Charles. Pascal hocha la tete. On ne ramenait pas toujours Charles comme on voulait. C'etait un enfant sans raison, qui, parfois, galopait au moindre caprice, ainsi qu'un animal indompte. Et la vieille madame Rougon, combattue, furieuse de n'avoir rien pu preparer, dut finir par ceder, dans la necessite ou elle etait de s'en remettre au hasard. --Apres tout, comme vous voudrez! Mon Dieu, que les choses s'arrangent mal! Martine courut chercher le landau, et trois heures n'etaient pas sonnees, lorsque les deux chevaux enfilerent la route de Nice, devalant la pente qui descendait jusqu'au pont de la Viorne. On tournait ensuite a gauche, pour longer pendant pres de deux kilometres les bords boises de la riviere. Puis, la route s'engageait dans les gorges de la Seille, un defile etroit entre deux murs geants de roches cuites et dorees par les violents soleils. Des pins avaient pousse dans les fentes; des panaches d'arbres, a peine gros d'en bas comme des touffes d'herbe, frangeaient les cretes, pendaient sur le gouffre. Et c'etait un chaos, un paysage foudroye, un couloir de l'enfer, avec ses detours tumultueux, ses coulures de terre sanglante glissees de chaque entaille, sa solitude desolee que troublait seul le vol des aigles. Felicite ne desserra pas les levres, la tete en travail, l'air accable sous ses reflexions. Il faisait en effet tres lourd, le soleil brillait, derriere un voile de grands nuages livides. Presque seul, Pascal causa, dans sa tendresse passionnee pour cette nature ardente, tendresse qu'il s'efforcait de faire partager a son neveu. Mais il avait beau s'exclamer, lui montrer l'entetement des oliviers, des figuiers et des ronces, a pousser dans les roches, la vie de ces roches elles-memes, de cette carcasse colossale et puissante de la terre, d'ou l'on entendait monter un souffle: Maxime restait froid, pris d'une sourde angoisse, devant ces blocs d'une majeste sauvage, dont la masse l'aneantissait. Et il preferait reporter les yeux sur sa soeur, assise en face de lui. Elle le charmait peu a peu, tellement il la voyait saine et heureuse, avec sa jolie tete ronde, au front droit, si bien equilibre. Par moments, leurs regards se rencontraient, et elle avait un sourire tendre, dont il etait reconforte. Mais la sauvagerie de la gorge s'adoucit, les deux murs de rochers s'abaisserent, on fila entre des coteaux apaises, aux pentes molles, semees de thyms et de lavandes. C'etait le desert encore, des espace nus, verdatres et violatres, ou la moindre brise roulait un apre parfum. Puis, tout d'un coup, apres un dernier detour, on descendit dans le vallon des Tulettes, que des sources rafraichissaient. Au fond s'etendaient des prairies, coupees de grands arbres. Le village etait a mi-cote, parmi des oliviers, et la bastide de Macquart, un peu ecartee, se trouvait sur la gauche, en plein midi. Il fallut que le landau prit le chemin qui conduisait a l'Asile des Alienes, dont on apercevait, en face, les murs blancs. Le silence de Felicite s'etait assombri, car elle n'aimait pas montrer l'oncle Macquart. Encore un dont la famille serait bien debarrassee, le jour ou il s'en irait! Pour la gloire d'eux tous, il aurait du dormir sous la terre depuis longtemps. Mais il s'entetait, il portait ses quatre-vingt-trois ans en vieil ivrogne, sature de boisson, que l'alcool semblait conserver. A Plassans, il avait une legende terrible de faineant et de bandit, et les vieillards chuchotaient l'execrable histoire des cadavres qu'il y avait entre lui et les Rougon, une trahison aux jours troubles de decembre 1851, un guet-apens dans lequel il avait laisse des camarades, le ventre ouvert, sur le pave sanglant. Plus tard, quand il etait rentre en France, il avait prefere, a la bonne place qu'il s'etait fait promettre, ce petit domaine des Tulettes, que Felicite lui avait achete. Et il y vivait grassement depuis lors, il n'avait plus eu que l'ambition de l'arrondir, guettant de nouveau les bons coups, ayant encore trouve le moyen de se faire donner un champs longtemps convoite, en se rendant utile a sa belle-soeur, lorsque celle-ci avait du reconquerir Plassans sur les legitimistes: une autre effroyable histoire qu'on se disait aussi a l'oreille, un fou lache sournoisement de l'Asile, battant la nuit, courant a sa vengeance, incendiant sa propre maison, ou flambaient quatre personnes. Mais c'etaient heureusement la des choses anciennes, et Macquart, range aujourd'hui, n'etait plus le bandit inquietant dont avait tremble toute la famille. Il se montrait fort correct, d'une diplomatie finaude, n'ayant garde que son rire goguenard qui avait l'air de se ficher du monde. --L'oncle est chez lui, dit Pascal, comme on approchait. La bastide etait une de ces constructions provencales, d'un seul etage, aux tuiles decolorees, les quatre murs violemment badigeonnes en jaune. Devant la facade attendait une etroite terrasse, que d'antiques muriers, rabattus en forme de treille, allongeant et tordant leurs grosses branches, ombrageaient. C'etait la que l'oncle fumait sa pipe, l'ete. Et, en entendant la voiture, il etait venu se planter au bord de la terrasse, redressant sa haute taille, vetu proprement de drap bleu, coiffe de l'eternelle casquette de fourrure qu'il portait d'un bout de l'annee a l'autre. Quand il eut reconnu les visiteurs, il ricana, il cria: --En voila de la belle societe!... Vous etes bien gentils, vous allez vous rafraichir. Mais la presence de Maxime l'intriguait. Qui etait-il? pour qui venait-il, celui-la? On le lui nomma, et tout de suite il arreta les explications qu'on ajoutait, en voulant l'aider a se retrouver, au milieu de l'echeveau complique de la parente. --Le pere de Charles, je sais, je sais!... Le fils de mon neveu Saccard, pardi! celui qui a fait un beau mariage et dont la femme est morte.... Il devisageait Maxime, l'air tout heureux de le voir ride deja a trente-deux ans, les cheveux et la barbe semes de neige. --Ah! dame! ajouta-t-il, nous vieillissons tous.... Moi, encore, je n'ai pas trop a me plaindre, je suis solide. Et il triomphait, d'aplomb sur les reins, la face comme bouillie et flambante, d'un rouge ardent de brasier. Depuis longtemps, l'eau-de-vie ordinaire lui semblait de l'eau pure; seul, le trois-six chatouillait encore son gosier durci; il en buvait de tels coups, qu'il en restait plein, la chair baignee, imbibee ainsi qu'une eponge. L'alcool suintait de sa peau. Au moindre souffle, quand il parlait, une vapeur d'alcool s'exhalait de sa bouche. --Certes, oui! vous etes solide, l'oncle! dit Pascal emerveille. Et vous n'avez rien fait pour ca, vous avez bien raison de vous moquer de nous.... Voyez-vous, je ne crains qu'une chose, c'est qu'un jour, en allumant votre pipe, vous ne vous allumiez vous-meme, ainsi qu'un bol de punch. Macquart, flatte, s'egaya bruyamment. --Plaisante, plaisante, mon petit! Un verre de cognac, ca vaut mieux que tes sales drogues.... Et vous allez tous trinquer, hein? pour qu'il soit bien dit que votre oncle vous fait honneur a tous. Moi, je me fiche des mauvaises langues. J'ai du ble, j'ai des oliviers, j'ai des amandiers, et des vignes, et de la terre, autant qu'un bourgeois. L'ete, je fume ma pipe a l'ombre de mes muriers; l'hiver, je vais la fumer la, contre mon mur, au soleil. Hein? d'un oncle comme ca, on n'a pas a en rougir!... Clotilde, j'ai du sirop, si tu en veux. Et vous, Felicite, ma chere, je sais que vous preferez l'anisette. Il y a de tout, je vous dis qu'il y a de tout, chez moi! Son geste s'etait elargi, comme pour embrasser la possession de son bien-etre de vieux gredin devenu ermite; pendant que Felicite, qu'il effrayait depuis un moment, avec l'enumeration de ses richesses, ne le quittait pas des yeux, prete a l'interrompre. --Merci, Macquart, nous ne prendrons rien, nous sommes presses.... Ou donc est Charles? --Charles, bon, bon! tout a l'heure! J'ai compris, le papa vient pour voir l'enfant.... Mais ca ne va pas nous empecher de boire un coup. Et, lorsqu'on eut refuse absolument, il se blessa, il dit avec son rire mauvais: --Charles, il n'est pas la, il est a l'Asile, avec la vieille. Puis, emmenant Maxime au bout de la terrasse, il lui montra les grands batiments blancs, dont les jardins inferieurs ressemblaient a des preaux de prison. --Tenez! mon neveu, vous voyez trois arbres devant nous. Eh bien! au-dessus de celui de gauche, il y a une fontaine, dans une cour. Suivez le rez-de-chaussee, la cinquieme fenetre a droite est celle de Tante Dide. Et c'est la qu'est le petit.... Oui, je l'y ai mene tout a l'heure. C'etait une tolerance de l'administration. Depuis vingt et un ans qu'elle etait a l'Asile, la vieille femme n'avait pas donne un souci a sa gardienne. Bien calme, bien douce, immobile dans son fauteuil, elle passait les journees a regarder devant elle; et, comme l'enfant se plaisait la, comme elle-meme semblait s'interesser a lui, on fermait les yeux sur cette infraction aux reglements, on l'y laissait parfois deux et trois heures, tres occupe a decouper des images. Mais ce nouveau contretemps avait mis le comble a la mauvaise humeur de Felicite. Elle se facha, lorsque Macquart proposa d'aller tous les cinq, en bande, chercher le petit. --Quelle idee! allez-y tout seul et revenez vite.... Nous n'avons pas de temps a perdre. Le fremissement de colere qu'elle contenait, parut amuser l'oncle; et, des lors, sentant combien il lui etait desagreable, il insista, avec son ricanement. --Dame! mes enfants, nous verrions par la meme occasion la vieille mere, notre mere a tous. Il n'y a pas a dire, vous savez, nous sommes tous sortis d'elle, et ce ne serait guere poli de ne pas aller lui souhaiter le bonjour, puisque mon petit-neveu, qui arrive de si loin, ne l'a peut-etre bien jamais revue.... Moi, je ne la renie pas, ah! fichtre non! Surement, elle est folle; mais ca ne se voit pas souvent, des vieilles meres qui ont depasse la centaine, et ca vaut la peine qu'on se montre un peu gentil pour elle. Il y eut un silence. Un petit frisson glace avait couru. Ce fut Clotilde, muette jusque-la, qui declara la premiere, d'une voix emue: --Vous avez raison, mon oncle, nous irons tous. Felicite elle-meme dut consentir. On remonta dans le landau, Macquart s'assit pres du cocher. Un malaise avait blemi le visage fatigue de Maxime; et, durant le court trajet, il questionna Pascal sur Charles, d'un air d'interet paternel, qui cachait une inquietude croissante. Le docteur, gene par les regards imperieux de sa mere, adoucit la verite. Mon Dieu! l'enfant n'etait pas d'une sante bien forte, c'etait meme pour cela qu'on le laissait volontiers des semaines chez l'oncle, a la campagne; cependant, il ne souffrait d'aucune maladie caracterisee. Pascal n'ajouta pas qu'il avait, un instant, fait le reve de lui donner de la cervelle et des muscles, en le traitant par les injections de substance nerveuse; mais il s'etait heurte a un continuel accident, les moindres piqures determinaient chez le petit des hemorragies, qu'il fallait chaque fois arreter par des pansements compressifs: c'etait un relachement des tissus du a la degenerescence, une rosee de sang qui perlait a la peau, c'etaient surtout des saignements de nez, si brusques, si abondants, qu'on n'osait pas le laisser seul, dans la crainte que tout le sang de ses veines ne coulat. Et le docteur finit en disant que, si l'intelligence etait paresseuse chez lui, il esperait qu'elle se developperait, dans un milieu d'activite cerebrale plus vive. On etait arrive devant l'Asile. Macquart, qui ecoutait, descendit du siege, en disant: --C'est un gamin bien doux, bien doux. Et puis, il est si beau, un ange! Maxime, pali encore, et grelottant, malgre la chaleur etouffante, ne posa plus de questions. Il regardait les vastes batiments de l'Asile, les ailes des differents quartiers, separes par des jardins, celui des hommes et celui des femmes, ceux des fous tranquilles et des fous furieux. Une grande proprete regnait, une morne solitude, que traversaient des pas et des bruits de clefs. Le vieux Macquart connaissait tous les gardiens. D'ailleurs, les portes s'ouvrirent devant le docteur Pascal, qu'on avait autorise a soigner certains des internes. On suivit une galerie, on tourna dans une cour: c'etait la, une des chambres du rez-de-chaussee, une piece tapissee d'un papier clair, meublee simplement d'un lit, d'une armoire, d'une table, d'un fauteuil et de deux chaises. La gardienne, qui ne devait jamais quitter sa pensionnaire, venait justement de s'absenter. Et il n'y avait, aux deux bords de la table, que la folle, rigide dans son fauteuil, et que l'enfant, sur une chaise, absorbe, en train de decouper des images. --Entrez, entrez! repetait Macquart. Oh! il n'y a pas de danger, elle est bien gentille! L'ancetre, Adelaide Fouque, que ses petits-enfants, toute la race qui avait pullule, nommaient du surnom caressant de Tante Dide, ne tourna pas meme la tete au bruit. Des la jeunesse, des troubles hysteriques l'avaient desequilibree. Ardente, passionnee d'amour, secouee de crises, elle etait ainsi arrivee au grand age de quatre-vingt-trois ans, lorsqu'une affreuse douleur, un choc moral terrible l'avait jetee a la demence. Depuis lors, depuis vingt et un ans, c'etait chez elle un arret de l'intelligence, un affaiblissement brusque, rendant toute reparation impossible. Aujourd'hui, a cent quatre ans, elle vivait toujours, ainsi qu'une oubliee, une demente calme, au cerveau ossifie, chez qui la folie pouvait rester indefiniment stationnaire, sans amener la mo